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Là où l'évêque de Lisieux se révèle esprit constructif et puissant, c'est dans l'analyse qu'il trace et la condamnation qu'il prononce des mutations monétaires de son temps.

Oresme distingue cinq espèces de mutations: 1° la m. in materia, c'est-à-dire portant sur l'alliage des métaux; 2° la m. in pondere; 3° la m. in appellacione, c'est-à-dire sur le cours imposé; 4° la m. in proportione, relative au rapport de valeur entre les métaux ; 5o la m. in figura, portant sur l'empreinte et consistant en une refonte. Toutes, remarque-t-il, ont pour effet de faire perdre à la monnaie son caractère spécifique et essentiel, c'est-à-dire de mesure stable. Il en résulte une gêne considérable pour le commerce, une incertitude pour l'exécution des contrats. Elles provoquent l'accaparement des métaux précieux ou leur exportation'. Dans le domaine moral enfin, de telles mesures sont injustes et scandaleuses.

Mais il faudrait se garder de croire que la condamnation d'Oresme soit sans appel. Après avoir ainsi placé le problème sur le terrain économique plutôt qu'éthique ou juridique, par une singulière volte-face, il en vient à énoncer quatre exceptions qui ruinent presque complètement son système. En effet les mutations resteront permises dans quatre cas biens définis. D'abord si le métal vient à manquer ou à se raréfier. Ensuite, si le métal devient trop abondant. D'autre part, la mutation est toujours permise dans l'intérêt public, par exemple en cas de guerre, ou pour se procurer des ressources au moyen d'une imposition urgente. Enfin, la communauté peut, elle, toujours muer ses espèces pour en tirer du profit2! C'est sur un tout autre terrain que nous transporte ici Oresme: ce qui lui répugne seulement dans les mutations c'est qu'elles sont l'œuvre du souverain, ou du moins qu'elles ne profitent qu'à lui. Mais si la communauté voulait reprendre son droit, elle pourrait en user et en abuser. Il y a là peut-être une révolution dans le domaine du droit public mais non, à coup sûr, dans celui de l'économie politique. Et l'on se demande comment on a pu faire de l'évêque de Lisieux le champion de la théorie de la monnaie marchandise3 ?

1. Il semble qu'Oresme n'ait pas cru à la loi de Gresham; il dit simplement que les métaux précieux se raréfient dans le pays où on les mue parce qu'ils passent à l'étranger où ils sont payés plus cher; il ne dit rien de la circulation de deux monnaies diverses à l'intérieur du pays. M. Bridrey (op. cit, p. 263) a démontré en effet qu'une addition très explicite et reconnaissant cette loi ne se trouve que dans les manuscrits les plus récents et d'une autre main. Cependant on peut encore lire l'affirmation contraire chez Miller (op. cit., p. 119) qui, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, ignore la littérature de son sujet.

2. BRIDREY, op. cit., pp. 281, 290-293.

3. M. Bridrey affirme pourtant (p. 427) qu'Oresme est arrivé à la théorie de la monnaie marchandise en partant de celle de la monnaie signe d'Aristote. Que celui-ci ait

Oresme a bien vu cependant que la monnaie était un phénomène social. Mais ses idées sont en réalité le fruit d'une assez longue évolution à laquelle les canonistes et les romanistes ont collaboré. L'influence des premiers fut assez grande, celle des seconds non négligeable. Accurse et Bartole ont développé des idées remarquables, mais leurs successeurs ont été beaucoup plus loin et ont créé de toutes pièces la fameuse théorie de la monnaie signe dont l'influence, victorieuse des contingences économiques les plus saisissantes, a triomphé dans l'article 1895 de notre Code civil.

L'influence prépondérante fut celle d'Aristote : c'est le vrai « maître d'Oresme ». Mais, à son tour, la doctrine de l'évêque de Lisieux influença maint écrivain en France (notamment, au xvie et au XVIIe siècles par exemple, elle a été parfaitement connue et le nombre d'auteurs qui la signalent n'est pas mince. Cette constatation, que nous avons pu faire personnellement, renforce l'opinion de M. Bridrey qui s'est élevé avec énergie contre la prétendue découverte d'Oresme au milieu du XIXe siècle.

Si l'on admet, avec le professeur de Caen, la postériorité de Buridan par rapport à Oresme, la plus grande originalité de l'œuvre économique de celui-là disparaît. Il reste cependant que Jean Buridan nous a légué la meilleure théorie psychologique de la valeur du moyen âge et que ses conceptions monétaires s'en sont heureusement ressenties. Au xvIIe siècle, un Scipion de Gramont saura s'en souvenir.

Toutefois, l'ignorance où nous sommes de beaucoup d'écrits anonymes contemporains, la plupart perdus, ne nous permet pas de déterminer avec précision la part d'originalité contenue dans ces œuvres importantes. Il est hors de doute cependant que le problème des mutations a été, au XIVe siècle, très agité.

Il faut à présent franchir tout un siècle avant de retrouver un économiste digne de N. Oresme. Mais, au début du xvre siècle, les deux dissertations de Nicolas Copernic méritent de retenir toute notre attention. Bien que le savant écrivain polonais ait eu probablement

développé cette théorie, c'est bien douteux, et qu'Oresme ait été un partisan de l'autre, cela ne l'est pas moins.

1. Cf. BRANTS, Les théories économiques aux 13 et 14° siècles, p. 187.

2. Buridan étudie avec précision l'échange par troc puis par monnaie. Il examine les caractères constitutifs de la monnaie (KAULLA, Der Lehrer des Oresmius, Zeitsch. f. ges. St., tome 60, p. 460) et il proteste contre les mutations. Miller, qui ignore la démonstration de M. Bridrey, vient encore de reprendre le thème: Oresme, élève de Buridan (Studien..., p. 115).

3. La première porte le titre de Tractatis de Monetis et sous une forme remaniée en 1519: De estimatione monetae. La seconde porte le titre: Monetae cudendae ratio et doit être de 1526 au plus tard. On sait que les œuvres de Copernic n'ont été publiées pour la première fois qu'en 1816.

connaissance du traité de l'évêque de Lisieux, son originalité n'en est pas moins puissante. Il donne une définition limpide de la monnaie, distingue parmi ses fonctions l'étalon des valeurs du medium d'échange, analyse les diverses qualités qu'elle doit avoir et insiste particulièrement sur sa stabilité.

Dans l'énumération des causes d'avilissement de la monnaie, Copernic signale l'excessive quantité d'espèces mises en circulation1, ce qui implique une notion déjà précise du phénomène qui avait été constaté par quelques auteurs français, tels que le continuateur de Guillaume de Nangis, le juriste Pierre Dubois, N. Oresme et qui est attesté, en ce qui concerne l'effet des mutations, par le texte de certaines ordonnances. C'est peut-être là l'embryon de la fameuse théorie quantitative, mais il faudrait de la complaisance pour la trouver déjà formée ou énoncée chez Copernic.

Son mérite probablement le plus considérable est d'avoir donné de la loi dite de Gresham une expression et une explication qui ne laissent rien à désirer. « Là où une nouvelle monnaie est frappée, il importe de retirer de la circulation les anciennes espèces, les établissements des monnaies échangeant les pièces d'ancienne frappe d'après les quantités d'argent constatées, sinon l'ancienne monnaie gâtera la nouvelle 2. » Enfin, Copernic a consacré des pages intéressantes à l'étude du rapport entre l'or et l'argent. Il explique que leur valeur marchande respective s'est fixée après bien des fluctuations au rapport 1-12, et il entend maintenir ce rapport. Il a donc été par là un précurseur attentif du régime bi-métalliste de la loi de germinal an XI.

Nous sommes ainsi conduits au cœur du xvre siècle, où une des expériences monétaires les plus considérables de l'histoire va provoquer une floraison d'œuvres relatives à la monnaie. Et c'est à leur étude que nous allons nous attacher désormais.

1. « Potest enim propter immoderatam multitudinem moneta vilescere »... (voir le texte cité par DмOCHOWSKI dans la Revue d'économie politique de 1925, no 1, p. 114, note 3). Ce texte suffit à infirmer l'objection que nous fait M. Hauser, dans la Revue historique, 1928, tome 1, p. 178, et suivant laquelle Copernic « ne touche pas et ne pouvait toucher le problème de l'augmentation du stock métallique ». D'ailleurs, Oresme et bien d'autres avaient envisagé cette possibilité.

2. DмOCHOWSKI, N. Copernic économiste (Revue d'économie politique, 1925, no 1, p. 119, où ce texte est reproduit).

PREMIÈRE PARTIE

LA DOCTRINE

DU MERCANTILISME FRANÇAIS

Dans le cours du xvi° siècle, les principaux pays de l'Europe occidentale et centrale connurent une profonde transformation. La vie politique comme la vie économique, la mentalité religieuse comme la mentalité sociale, l'activité littéraire aussi bien que l'activité artistique, subirent un bouleversement considérable. Or, c'est dans le cadre de cette révolution, qu'apparaît et se propage une doctrine nouvelle : le mercantilisme.

Qu'est-ce donc que le mercantilisme?

C'est dans l'ordre économique un phénomène analogue au nationalisme dans l'ordre politique. C'est l'aspect économique de la physionomie générale que revêt l'État pendant l'époque moderne. Aussi le phénomène n'est-il aucunement propre à un certain État : il est européen.

Nous n'étudierons pas ici la question de savoir si le mercantilisme a été un fruit spécifiquement propre du grand État moderne à sa naissance, comme l'a soutenu Bücher, ou si plutôt il n'est pas la résultante nécessaire du courant qui amena la bourgeoisie au pouvoir, ainsi que l'a affirmé Oncken 2.

Un peu arbitrairement d'autre part, nous n'envisagerons du mercantilisme que son aspect français. Pour notre sujet, c'est d'ailleurs le seul qui importe.

1. « So ist Merkantilismus Nationalismus: mit dem leitenden Prinzip der politischen und volkswirtschaftlichen Zentralisation » (ZIELENZIGER, Die aller deutschen Kameralisten. Ein Beitrag zur Geschichte der Nationalökonomie und zum Problem der Merkantilismus, 1914, p. 46). Cf. Zaleskij, in Archiv für Rechts-und Wirtschaftsphilosophie, t. VII, 1914, pp. 280-286.

2. Ce phénomène, écrit C. Supino, ne fut point un caprice des gouvernants, mais une nécessité à un certain stade de l'évolution économique (La giustificazione storica del Mercantilismo, pp. 99-102 des Festgaben für A. Wagner, 1905).

A vrai dire, le mercantilisme n'est pas de l'économie politique : c'est de la politique économique. Nous entendons dire par là que l'on ne se trouve pas en présence d'un système plus ou moins coordonné, à caractère plus ou moins scientifique, ou bien d'une conception idéologique, rigoureuse et cohérente, élaborée par un ou plusieurs théoriciens. Ce n'est pas même l'expression complète des idées de l'une ou de l'autre école. Bien au contraire, le mercantilisme est le nom assez vague sous lequel on a désigné après coup un ensemble mal défini de tendances ou de pratiques propres à la politique économique des grands États modernes.

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Aussi, et c'est le point sur lequel nous voudrions attirer ici l'attention, quitte à y insister plus tard, la notion de mercantilisme convient beaucoup mieux à ces pratiques bien connues de politique économique qu'aux théories élaborées à leur occasion. On chercherait en vain chez un seul auteur des xvire et XVIIIe siècles la doctrine complète et par excellence du mercantilisme, telle notamment que la combat longuement A. Smith à la fin de son immortel ouvrage. Tous les auteurs se distinguent les uns des autres par des déclarations personnelles, souvent inattendues, parfois contradictoires. Aucun n'est le représentant type de la formule complète. Aussi, rien n'est-il aussi difficile que d'obtenir un classement satisfaisant de ces auteurs d'après leurs théories. M. Dubois l'a tenté dans son très remarquable Précis, mais avec un demi-succès seulement. Personnellement, nous croyons devoir affirmer que la chose ne paraît pas possible pour la France de l'époque moderne.

S'il fallait caractériser en quelques formules les rares aspects communs à toute forme de mercantilisme, nous croirions pouvoir dire que le système, étant par essence du nationalisme économique, se résoud en général dans un protectionnisme impliquant par conséquent une intervention constante de l'État. Ce n'est pas à tort que l'on a pu parler de socialisme royal ou de socialisme d'État. Si l'on veut encore une autre formule d'actualité, on pourra dire que le mercantilisme est une des plus célèbres manifestations de la subordination de l'économique au politique 2.

1. On attribuait généralement l'invention de l'expression « système mercantile » à A. Smith, mais M. Oncken a montré qu'elle se trouve déjà dans la Philosophie rurale du marquis de Mirabeau, en 1763.

2. Nous nous garderons bien de mettre sur le même plan l'erreur fameuse dite chrysohédonique, la confusion classique de la richesse et de l'argent, car il n'est peut-être pas de thème sur lequel les mercantilistes aient varié davantage. M. Dubois, cependant, définit le mercantilisme « la théorie de l'enrichissement des nations par l'accumulation des métaux précieux » (Précis de l'histoire des doctrines économiques (1904), t. I, p. 192), mais M. Gonnard (Histoire des doctrines éco

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