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termes égale à la sienne. L'argent est un « esclave », un « faux dieu », un «< criminel ». Pourquoi ?

Originairement, explique l'auteur, le troc a pu suffire aux premiers échangistes. Ce n'est que pour faciliter les transactions que l'on a eu recours à une monnaie. Celle-ci a été constituée par les choses les plus diverses du cuir, du tabac et même, aux îles Maldives, des coquilles1. Au fond, elle n'est d'aucun usage par elle-même. Elle ne sert que de medium d'échange et ne joue que le rôle de « gage dans l'échange et la tradition réciproque des denrées », de « garantie de la livraison future d'une chose 2. Mais en réalité, elle n'est « propre ni à se nourrir ni à se vêtir et nul de tous ceux qui [la] recherchent avec tant d'avidité et à qui, pour y parvenir, le bien ou le mal sont également indifférents, n'est porté dans cette poursuite qu'afin de s'en dessaisir aussitôt, pour se procurer les besoins de son état ou de sa subsistance »> 3.

Malheureusement, les progrès de la civilisation ont fini par introduire les distinctions sociales, la paresse, l'ambition et, par voie de conséquence, le rôle exagéré de l'argent. Celui-ci s'est fait alors l'excitateur de toutes les passions. Au lieu de demeurer le « valet de commerce »*, il en est devenu le tyran.

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Est-ce à dire cependant que Boisguilbert ne reconnaisse aucune valeur intrinsèque à l'argent? On a prétendu qu'il ne reconnaissait au numéraire qu'une valeur purement conventionnelle en invoquant le texte où il signale qu'un « simple morceau de papier, qui ne coûte rien » et qu'on peut multiplier à l'infini, peut en tenir lieu. Il envisage aussi ailleurs la possibilité de supprimer toute monnaie. En sens contraire, on a invoqué le texte : « l'âme qui vivifie ces billets ou cet argent en papier est la solvabilité connue du tireur ». La vérité n'est pas difficile à dégager des textes mêmes de notre auteur. Il distingue le métal précieux selon qu'il est le fruit de l'exploitation des mines du pays, ou, au contraire, le produit de l'activité commerciale. Dans le premier cas, l'or et l'argent sont, au même titre que les autres productions nationales, des richesses véritables et ont une valeur propre. Dans le second, ils ne sont pas de véritables richesses, parce qu'ils ne remplissent que

1. Dissertation, p. 397.

2. Dissertation, pp. 395-396.

3. Dissertation, p. 396.

4. Cette expression est souvent répétée par Boisguilbert (notamment dans la Dissertation..., p. 404). Il est probable qu'il l'aura empruntée à l'auteur anglais Davenant qui parle du « servant of trade ».

5. HORN, op. cit., p. 122; DUBOIS, op. cit., p. 180.

6. Dissertation, p. 397.

7. DURAND, op. cit., p. 41 d'après Dissertation, p. 413.

le rôle de monnaie; or, dans cet office, ils peuvent être remplacés par quoi que ce soit1.

Toutefois, il est curieux de constater qu'après cette hostilité non déguisée pour le métal précieux, après ce mépris longuement prodigué, Boisguilbert ne fait point exception à la vraie tradition mercantiliste qui confère au numéraire, sous quelque forme qu'il se présente, une importance économique considérable,

Pour les pays privés de mines, écrit-il, « l'échange [des denrées contre de l'argent] se fait d'une manière bien avantageuse, attendu que l'argent, ne se consommant pas par l'usage, produit des utilités sans bornes et sans fin aux pays où on le porte; tandis que les denrées que l'on donne en contre-échange ne sont utiles qu'une seule fois, périssant par l'usage »2. Le numéraire est donc bien en dernière analyse le facteur essentiel du progrès économique. Mais ce qui importe, nous ditil, ce n'est pas que l'argent soit en plus ou moins grande quantité, c'est << qu'il marche et circule toujours » 3. En effet, le rôle de la monnaie c'est d'être « meuble » et non « immeuble », c'est d'être répandu dans le plus de mains possible, et non d'être concentré entre quelquesuns, car « le corps de la France souffre lorsque l'argent n'est pas dans un mouvement continuel ». Certes, les métaux précieux « ne sont et n'ont jamais été une richesse en eux-mêmes, [ils] ne valent que par relation et qu'autant qu'ils peuvent procurer les choses nécessaires à la vie, auxquelles ils servent seulement de gage et d'appréciation »>, aussi est-il «< indifférent d'en avoir plus ou moins, pourvu qu'ils puissent produire les mêmes effets » *.

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C'est donc encore une fois le thème de la circulation de l'argent qui permet de ranger Boisguilbert dans la lignée mercantiliste. Pour lui,

1. Critiquant les allégations courantes sur le défaut de monnaie, il écrit : « Ces allégations seraient véritables au Pérou si les mines tarissaient, parce qu'étant uniquement le fruit du pays, il faudrait que les peuples mourussent de faim s'ils n'en faisaient pas sortir toutes les années une très grande quantité du pays, pour l'échanger contre les denrées nécessaires à sa subsistance... »; « L'argent n'est donc rien moins qu'un principe de richesse dans les contrées où il n'est point le fruit du pays » (Factum, p. 278). Cadet (op. cit.) a signalé un texte analogue dans la Dissertation, p. 405: « L'argent n'est principe de richesse qu'au Pérou », mais on le cherche vainement dans toute l'œuvre de Boisguilbert.

2. Détail, p. 211.

3. Nous lisons dans une lettre de Boisguilbert du 9 juillet 1704 : « La pénultième lettre que je me suis donné l'honneur de vous écrire vous a dû faire comprendre que, n'étant question, pour rendre un pays riche, non qu'il y ait beaucoup d'argent, mais qu'il marche et circule toujours » (DE BOISLISLE, Correspondance des contrôleurs généraux, t. II, p. 538). Cf. le texte : l'Etat « ne pouvant s'entretenir que par un commerce et une circulation continuelle de manière que, comme au Pérou on meurt de faim au milieu de l'argent, on est très misérable en France dans l'abondance de toutes les choses nécessaires à la vie » (Détail, p. 207).

4. Détail, p. 213.

5. Détail, p. 178.

en effet, la consommation est le critère le plus satisfaisant de la prospérité publique. Toutes les crises sont des crises de consommation. Lorsque celle-ci se ralentit, il faut en rechercher la cause pour essayer de guérir le mal. Or la consommation se mesure en grandeur à la vítesse de circulation de l'argent'. Pour assurer son rôle de « valet du commerce », celui-ci doit être dans un perpétuel mouvement. Par là, il semble bien que Boisguilbert ne soit pas loin d'admettre que, si l'or et l'argent ne constituent pas la fortune publique, ils n'en sont pas moins les facteurs principaux de formation. Et même, certains textes non remarqués permettent de croire que ses sorties déclamatoires contre le métal précieux ne doivent pas être prises au pied de la lettre 2.

Dans tous les cas, cette conception de notre auteur permet de saisir le phénomène économique capital de cette époque. Depuis bien des années déjà, la France traversait une crise que rien ne pouvait conjurer. Une baisse très sensible des prix avait entraîné une réduction catastrophique de la plupart des revenus. Mais l'opinion était très partagée sur la question de savoir quelle cause il fallait assigner à cette crise. Beaucoup en rendait responsable l'augmentation des impôts sous le règne de Louis XIV. Le gouvernement s'était livré en 1687 à une vaste enquête d'où il avait paru résulter que l'État souffrait d'une rareté inouïe du numéraire dont la disparition s'accentuait de jour en jour. D'autres accusaient l'anéantissement du commerce d'être le mal

1. C'est ainsi, par exemple, que dans une lettre du 4 juillet 1704 nous lisons : «...l'argent est le valet de la consommation, s'arrêtant, marchant et même courant avec elle à proportion qu'elle se fait, le même argent passant une infinité de fois en revue et passant pour autant d'argent nouveau » (DE BOISLISLE, Correspondance des contrôleurs généraux, t. II, p. 537).

2. C'est dans sa correspondance dont, nous en sommes convaincus, certaines parties sont encore inédites, que l'on trouve quelques précisions sur la théorie de la monnaie de Boisguilbert. Ainsi une lettre, sans date, s'exprime ainsi : « Ce n'est point l'argent par lui-même qui rend les hommes ni les pays riches et heureux, mais la capacité ou la quotité que l'on en possède » (DE BOISLISLE, op. cit., p. 539). Ce texte est singulièrement troublant. Que signifie-t-il au juste? Nous en proposons l'interprétation suivante. L'argent « par lui-même » c'est la monnaie considérée abstraction faite de ses effets, c'est le stock métallique envisagé comme marchandise: cet élément est tout à fait indifférent. La « capacité » c'est l'efficacité du numéraire dans la formation de la richesse nationale, ce sont, en somme, les effets de son action circulatoire. Le sens du mot « quotité » est plus douteux; il implique une certaine relation, une comparaison entre deux ou plusieurs quantités d'or et d'argent par rapport à la masse de métal précieux répandu dans le monde. Il faut, croyons-nous, mettre ce texte en regard des pages où Locke et plus tard Cantillon distingueront la richesse intrinsèque d'un État laquelle se mesurerait à l'abondance absolue des denrées et des marchandises, c'est-à-dire, à la production nationale, de la richesse comparative qui se mesurerait à l'abondance relative du stock de numéraire eu égard au stock existant ailleurs.

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3. Voyez sur cette enquête le Journal de DANGEAU, t. II, pp. 40-41 et les Mémoires du MARQUIS DE SOURCHES, t. II, p. 44.

initial sans se rendre compte de leur méprise: l'arrêt des transactions n'était que l'un des aspects de la crise, effet et non point cause du mal originaire.

Boisguilbert se refuse à souscrire à ces explications. « Le peuple n'est pas misérable par ce qu'il paye au Roi mais par la ruine du commerce et la diminution du produit des fonds qui met les propriétaires hors d'état de consommer et de faire gagner la vie au peuple1. » Il est absurde de croire à une diminution du stock métallique; jamais au contraire le numéraire n'a été aussi abondant seulement il se cache et ne joue plus son rôle de valet du commerce. Pour lui rendre son activité, quelle que soit d'ailleurs la quantité dont on en dispose, il suffirait d'en multiplier l'action, en augmentant sa vitesse de circulation. Mais cette dernière est fonction de la consommation. C'est donc à la carence de celle-ci qu'il faut attribuer le mal. La consommation s'est ralentie parce que les revenus se sont taris et que la confiance s'en est allée; elle menace de s'éteindre devant l'arbitraire de la législation fiscale, devant l'incertitude où l'on est du lendemain 2.

Nous sommes ainsi logiquement conduits du problème monétaire au problème financier. Bien que nous n'ayons pas trouvé, chez Boisguilbert, de théorie générale de la monnaie un peu explicite, nous ne pouvons nier qu'il n'y ait chez lui les premiers linéaments d'une certaine dynamique monétaire et cela suffit pour lui assigner une place notable dans l'histoire du développement de la pensée mercantiliste française 3.

Toutes ces considérations ne sont cependant pour notre auteur qu'une sorte d'entrée en matière à la question financière qu'il entend traiter avec développement. Et nous retrouverons ici la parenté étroite qui doit réunir ses œuvres à la Dîme royale dans l'exposé des théories fiscales.

<< Personne ne doute que le principe et la base des revenus de tous les princes du monde ne soient ceux de leurs sujets, qui ne sont à proprement parler que leurs fermiers, les souverains n'étant en pouvoir de rien recevoir plus ou moins qu'à proportion que ceux qui font valoir les terres sont en état, par le produit qu'ils en tirent, de leur payer des

1. Lettre de Boisguilbert à Pontchartrain, 3 mai 1691, publiée par M. DE BOISLISLE dans son édition des Mémoires de Saint-Simon, t. XIV, p. 576.

2. Détail, pp. 179-181.

3. Sans doute, il n'y a chez Boisguilbert aucune appréciation sur les mutations assez fréquentes alors, mais nous nous demandons tout de même comment M. Roger Picard a pu écrire que rien d'intéressant sur la théorie de la monnaie n'était à relever chez lui (Les mutations des monnaies et la théorie économique du XVIe siècle à la Révolution, Revue d'histoire des doctrines économiques, 1912, p. 359). Cela s'expliquerait peut-être par le fait que M. Picard n'a lu que le Détail et le Factum. Il ne semble en effet pas connaître la Dissertation sur la nature des richesses, ni la correspondance de Boisguilbert.

tributs1. » C'est le grand principe que notre auteur met d'abord en lumière. Or, que se passe-t-il à cet égard? Depuis quarante ans, le revenu national a baissé : « Les fonds sont diminués de moitié pour le moins, parce que le prix de toutes les denrées est à la moitié de ce qu'il était il y a trente ans, et les denrées souffrent cette diminution parce qu'il s'en consomme beaucoup moins 2. Qu'en est-il résulté ? Une réduction très sensible des revenus du roi, c'est-à-dire du rendement des impôts.

Boisguilbert constate en effet que, depuis le xve siècle, l'augmentation des revenus publics et celle des impôts ont marché de pair'. Mais au XVIIe siècle, si la charge fiscale s'est nominalement accrue, le pouvoir d'achat de la monnaie ayant baissé davantage, Louis XIV se trouve moins à son aise que Heuri III. Dès lors ce n'est pas la fiscalité exagérée des souverains qui a ruiné le pays, puisqu'au contraire la charge d'impôts ne s'est pas accrue; mais c'est la réduction du revenu national qui a fait tarir partiellement la source des revenus royaux.

Cependant, la répartition des charges fiscales et surtout leur mode de prélèvement sont essentiellement mauvais et ont fait diminuer la consommation générale. De la critique sévère que fait Boisguilbert des impositions de son temps, on peut dégager les principes de sa doctrine fiscale.

A la différence de l'usage consacré par le temps et de la théorie régnante, il n'est point un chaud partisan des impôts indirects. La chose est aisée à expliquer souhaitant une consommation toujours grandissante pour la prospérité de l'État, il ne peut voir d'un bon œil la taxation de cette même consommation. Il se prononce par conséquent pour l'impôt direct. Celui-ci doit être avant tout la taille foncière. Mais

1. Factum, p. 272.

2. Détail, p. 174.

3. Détail, pp. 176 et suiv.

4. « Bien que les revenus de Sa Majesté, quant à la somme, soient au plus haut point qu'ils ont jamais été, cependant il y a deux choses incontestables à remarquer la première, qu'il s'en faut beaucoup, ainsi que l'on a dit, que cette augmentation soit proportionnée à celle des espèces d'or et d'argent, et à la hausse qu'elle apporte tous les jours au prix de toutes choses dans l'Europe et dans les autres parties du monde, et la seconde que, lorsqu'en 1582 la France rapportait au roi 32 millions, il était bien plus riche qu'il n'est aujourd'hui, parce que, comme il y a un dixième d'augmentation au domaine de la France, c'était sur le pied de 35 millions, lesquels, eu égard au prix des choses de ce temps-là et à celui de présent, répondent à 175 millions d'aujourd'hui ; attendu que, comme l'or et l'argent ne sont et n'ont jamais été une richesse en eux-mêmes, ne valent que par relation et qu'autant qu'ils peuvent procurer les choses nécessaires à la vie, auxquelles ils servent seulement de gage et d'appréciation, il est indifférent d'en avoir plus ou moins, pourvu qu'ils puissent produire les mêmes effets » (Détail de la France, p. 178). Ce texte est extrêmement important. Malgré le style tourmenté de l'auteur, il en est peu qui soient aussi nets. Boisguilbert croit donc que les prix ont nominalement quintuplé en un siècle et demi et son chiffre est probablement exact.

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