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de justice et des femmes de mauvaise vie ce qui ne contribua pas peu au désordre qui y régna. Law finit cependant par comprendre le tort causé à la tentative de colonisation par une telle qualité de colons et il fit rendre le 19 mai 1720 un arrêt déclarant « qu'il ne sera plus envoyé de vagabonds, gens sans aveu, fraudeurs et criminels à la Louisiane » 1.

Toute la côte occidentale de la France connut une prospérité grandissante. « Le système de Law, écrit M. G. Martin, détermine à Nantes comme à Lorient une indéniable recrudescence de prospérité 2. »

Lorient n'était au début du xvIIe siècle qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. La Compagnie voulut en faire le centre de ses opérations : elle y construisit des entrepôts, des ateliers, des maisons, si bien qu'en 1730 cette cité comptait 14 000 habitants3.

Nantes connut une vraie rénovation dès 1716 grâce à la lutte que Law entreprit contre les Compagnies. Des constructions s'y élevèrent et elle devint la ville la plus prospère de l'Océan*. En 1703, il y avait 1330 navires et barques inscrits au rôle de Nantes; en 1721 on en comptait 2000. Le tonnage passait de 100 à 200000 tonnaux. Et la chute du Système ne vint guère compromettre ces résultats, car M. Martin nous dit qu'il a vainement « cherché des faillites anormales dans les registres de 1720 à 1725 », et que, de 1723 à 1733, 35 navires de la Compagnie, rentrés à Lorient et à Saint-Malo, eurent leurs cargaisons vendues à Nantes".

La Compagnie elle-même était en pleine prospérité. Si, en mars 1719, elle ne possédait que 16 navires, et 30 en décembre, l'arrêt du conseil du 3 juin 1720, révélant les données du rapport de ses administrateurs, accusait 105 gros navires sans y comprendre les frégates et les brigantins". Parmi ceux-là, le tonnage était de 600 à 900 tonnaux, celui de ces derniers était de 100 à 400.

Ce chiffre permet d'écarter les données fantaisistes de Levasseur et de Michelet qui ont lu respectivement 500 et 300 navires dans le texte

1. GRAVIER, op. cit., p. 36. Il faut d'ailleurs citer à l'honneur de Law cette lettre inédite du 25 août 1719, adressée au président de Lamare, qui avait sollicité l'envoi en Amérique d'un repris de justice... « La Compagnie des Indes n'est pas dans l'usage de se charger de personnes condamnées par la justice pour crimes capitaux, elle ne fait passer à la Louisiane que des gens de bonne volonté et c'est par des raisons particulières qu'elle y a envoyé quelques fraudeurs de tabac et de sel » (B. N., Collection Moreau, ms. 834, fo 138).

2. G. MARTIN, Nantes et la Compagnie des Indes (Revue d'histoire économique et sociale, 1926, p. 439).

3. LEVASSEUR, op. cit., pp. 152-153.

4. G. MARTIN, Le système de Law et la prospérité du port de Nantes (Revue d'histoire économique, 1924, pp. 466-467).

5. G. MARTIN, Le système..., p. 477.

6. G. MARTIN, Nantes et la Compagnie des Indes (ibidem, 1927, pp. 45-46). 7. DUHAUTCHAMP, op. cit., t. VI, p. 107.

de l'édit'. Mais peut-on lui accorder pleinement créance? En somme, rien ne prouve que l'on n'ait pas forcé l'importance de l'actif de la Compagnie dans ce bilan de défense.

Mais la vérification presque complète de la donnée est à présent possible. D'abord, dans son livre sur Dupleix, M. Cultru a établi, d'après un état des archives coloniales que la Compagnie possédait, en 1720, 103 vaisseaux à savoir 23 en route pour les Indes, 67 en route par les autres comptoirs et 13 en construction; mais il n'en fournit pas la liste. Ensuite, M. Weber a retrouvé la mention d'un certain nombre de navires qui ont été construits et lancés pendant les années 1719 et 1720 on peut ainsi compter 22 vaisseaux et 17 frégates, corvettes et brigantins 2. Si l'on tient compte de ce que nous n'avons là que des documents épars, échappés à la destruction; que ces chiffres ne donnent ni les vaisseaux achetés par la Compagnie, ni ceux encore en construction, on pourra admettre, comme probable, le chiffre officiel.

Mais nous avons mieux. Le hasard nous a permis de retrouver le plus ancien bilan connu jusqu'à présent de la Compagnie des Indes. Il s'agit d'un «< Tableau général de la Compagnie des Indes, dans lequel on voit tous les effets actifs et passifs qui sont réels appartenants à laditte Compagnie au 15 avril 1722, comme ils sont expliqués cy après » 3. Le chapitre v nous donne une liste de 34 vaisseaux qui se trouvent dans le port de Lorient : nous en avons identifié 20 grâce à d'autres documents qui nous fournissent leur tonnage et leur année de lancement. Leur tonnage moyen semble être de 500 tonneaux: l'un d'eux atteint 973 t., un autre n'en a que 260. On trouvera tous ses renseignements à la III annexe. Le chapitre vi nous donne une liste de 9 vaisseaux en construction ou se trouvant dans d'autres ports: pour 5 d'entre eux nous avons découvert le tonnage, pour six l'année du lancement. Enfin le chapitre vi indique 42 vaisseaux qui ont fait un voyage aux colonies avant le 15 avril 1721 nous avons pu fournir le tonnage pour 19 noms de cette liste. Le total officiel serait de 85 vaisseaux, chiffre confirmé par un autre document qui nous apprend qu'en 1723 il fut question de créer un port à Charente, vu l'impossibilité où l'on était de faire rentrer à Lorient les 85 navires de la Compagnie. Ce dernier port n'en peut contenir que 15 normalement et on y a entassé 72 vaisseaux !

1. H. WEBER, La Compagnie française des Indes, p. 514, n. 1.

2. WEBER, sp. cit., pp. 520-538. La liste dressée par M. Weber l'a été d'après la collection des rôles d'armement conservée aux archives de l'arsenal de Lorient. Remarquons en passant que M. Weber a lu erronément 165 navires (au lieu de 105) dans le texte de l'arrêt du 3 juin 1720.

3. B. R., ms. 6854, fos 164-170. B. N., fonds français, ms. 8973, fos 1-7. Voyez la III annexe.

4. B. N., ms. 8973, fo 195.

Toutefois, deux petites corrections pourraient être apportées à ces chiffres. Dans la liste des navires en mer (chap. vii) nous remarquons que le Comte de Toulouse et que le Duc d'Orléans sont cités deux fois sans doute ont-ils accompli deux voyages, mais il est juste de n'en tenir compte qu'une fois dans le total. D'un autre côté, nous avons retrouvé quatre vaisseaux lancés en 1719 et qui ne se retrouvent pas dans les listes de la Compagnie : il paraît raisonnable de les ajouter. Le total serait ainsi de 87 navires et l'on reconnaîtra que nous ne sommes pas fort éloignés de celui de l'arrêt du 3 juin.

Quant au capital de la Compagnie, l'arrêt en question parle de 300 millions. Ce chiffre peut sembler suspect à première vue nous ignorons la manière dont il a été établi et les éléments dont il se compose. Cependant, un autre arrêt, non suspect celui-là, du 22 mars 1723, fixe son capital à 112 millions sans nous fournir de détails et Morellet écrit que son fonds était de 137 millions en 1725. Si l'on retient qu'à cette dernière date la Compagnie était bien déchue de son ancienne splendeur, qu'en dehors de ses profits commerciaux, elle n'avait comme revenu fixe que le rendement de la ferme des tabacs, on est fort tenté d'accorder foi au chiffre de l'année 1720.

La question est encore tranchée par le bilan du 15 avril 1722 que nous publions en annexe. L'actif s'élève à 76 millions, le passif à 9 millions l'actif net est donc de 67 millions. Toutefois, il paraît juste de ne compter dans l'actif que les effets des chapitres à XI soit 48245 743 livres, 3 sous, 4 deniers et de n'en déduire que les dettes certaines (chap. 1 à ш) soit 2136997 livres, & sous. La Compagnie posséderait donc en « argent, effets, vaisseaux et fonds réels » une valeur de 46 108 745 livres, 15 sous, 4 deniers.

« Mais, ajoute un texte inédit, il est à observer que les comptes en banque et les billets de banque qui appartiennent à la Compagnie ne sont pas compris dans cet état et ils se montent, suivant 2 états,

Scavoir

1er état Pour les comptes en banque du royaume.

:

Il y aura encore à joindre une partie qui est dans
le compte du sieur Bourgeois de 30 millions.

2 état des billets de banque que la Compagnie a dans le
royaume et dans les pays étrangers (non compris
ceux qui ont été brûlés)..

TOTAL.

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1. Ce sont le Pontchartrain (230 t.), l'Alexandre (340 t.), la Foudroyante (400 t.) et la Loire (550 t.).

Nous avons ainsi l'explication des 300 millions de l'arrêt du 3 juin 1720.

Mais il nous paraît encore intéressant de faire connaître un autre document analogue intitulé: Compte général de la recette des effets de la Compagnie des Indes trouvés dans ses magasins et du produit de celles arrivées par les retours venus pendant la Régie, jusqu'au 15 avril 17221.

Sous la rubique recette il dresse le bilan suivant :

Sommes trouvées en caisse le 15 avril 1721 et reçues depuis.
Marchandises en divers en France.. 11 999 953 3 10

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Marchandises de Girard.

Effets à Saint-Domingue.

Dettes actives.

Vente de castors..

Cargaisons à la Louisiane.

TOTAL.

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1 572 008

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1 931 821

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4556 146

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DÉPENSE à effectuer du 15 avril 1721 au 15 avril 1722.

Payements faits à divers créanciers du temps de la Direction.
Radoubs et mises hors de vaisseaux..

Cargaisons envoyées en divers endroits..

Divers

TOTAL.

9 897 844 3

On n'aperçoit pas très clairement ce que l'on peut conclure de ce tableau pour l'évaluation du bénéfice à distribuer aux actionnaires en 1722. Mais le rapprochement qui s'impose avec le document publié à la troisième annexe est assez curieux. Celui-ci présente une sorte d'inventaire qui correspond visiblement à la situation de la Compagnie en 1721 quoique dressé le 15 avril 1722 : il en établit le bilan de la manière la plus large. L'autre, que nous venons de faire connaître, est bien aussi un inventaire dressé le 15 avril 1722, mais il relève les valeurs existant présentement dans les magasins et non les rentrées espérées et les créances non encore recouvrées. Quelques différences sont à noter. Alors que le chap. Iv du bilan accuse une valeur de 8637 311 livres en marchandises, le comple estime à 12 756916 livres celle des marchandises qu'il a dénombrées. Le bilan estimait à 1470 000 livres la valeur des vaisseaux amarrés dans les ports de France et à 29 millions celle des cargaisons et des navires en pleine mer; le compte les fixe respec1. B. N., fonds fr., ms. 8973, fos 108-118.

tivement à 1955 864 livres et à 22 millions. Ne s'agirait-il pas de la même époque ? Le bilan évaluait à 2 millions les effets de la concession de Saint-Domingue (chap. Ix); notre compte l'estime à 1905 295 livres. Les marchandises de la Louisiane valaient «< à peu près » 200000 livres dans le bilan; elles sont en réalité estimées à 314549 livres dans le compte. A beaucoup d'égards par conséquent, plus précis et plus. minutieux, le compte a été dressé postérieurement au Tableau général.

Mais quelques autres données inédites nous semblent encore plus suggestives. Nous avons un état des prévisions pour l'exercice 17221723, allant, d'après les documents, de septembre 1722 à décembre 1723. Les effets existants au début de 1722 sont évalués à 7085 543 livres ; on estime à 10 482 400 livres la valeur de ceux qui rentreront en 1722 et en 1723. D'autre part, la dépense à faire pour les cargaisons, les. armements, etc. sera de 8541578 livres. Dès lors au terme de l'année il restera un bénéfice de 9026365 livres à répartir1. Voilà qui confirme singulièrement les évaluations des bénéfices commerciaux faites par Law en 1720. L'écossais parlait alors de 8 millions en monnaie forte ou de douze millions en monnaie faible. Nous avons vu plus haut une évaluation très modérée de 1721 parlant de 7 millions. Tous ces chiffres fournis après la chute du Système sont assez peu suspects de complaisance ou d'exagération. Il faut reconnaître une fois de plus que les espérances de Law étaient justifiées.

D'ailleurs, malgré son état précaire, la Compagnie put encore payer un dividende de 7 et demi pour 100 aux 56000 actions qui lui res_ taient et ses bénéfices commerciaux passèrent de 4 à 10 millions de 1725 à 1743. On voit quelles perspectives ont été compromises par le coup mortel du visa. Celui-ci confisqua près des 2/3 de ses actions et l'on vit les cours qui jusqu'au début de 1721 s'étaient maintenus audessus de 1000 livres, tomber à 500 en septembre 1721. Ils se relevèrent peu après, mais pour éprouver une nouvelle baisse, à la fin de 1723, à la mort du Régent. En 1724, grâce aux faveurs dont le duc de Bourbon la combla, la Compagnie vit ses actions remonter à 3000 livres. Mais sa déplorable gestion finit par entraîner son endettement et sa chute. Elle fut supprimée en 1769.

La suppression de la Banque, la mutilation de la Compagnie des Indes, les mesures inquisitoriales du visa, causèrent un malaise assez

1. B. N., ms. 8973, for 128-138. Sans comprendre, ajoute le document, les 9 vais seaux de la mer du Sud.

2. Les bénéfices totaux ont doublé de 1725 à 1743. Mais nous ne savons sur quo i M. Soudois se fonde (Journal des Economistes, novembre 1924, p. 188) pour écrire que les revenus des actionnaires ont doublé de 1723 à 1728. Ces revenus étaient fixes, à savoir 150 livres par action.

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