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écus, nos francs et nos douzains, on constatera que seule l'expression numérique de notre monnaie a augmenté. Si l'on ne s'attache qu'à la quantité d'argent fin ou d'or fin contenue dans ces expressions chimériques de livres et c'est cela seul qui importe on trouvera que la stabilité des valeurs et des prix est chose parfaite depuis trois siècles. << L'encherissement que l'on cuide etre maintenant sur toutes choses, ce n'est qu'une opinion vaine ou image de compte sans effet ni substance quelconque1. »

Cette description du phénomène appelait une explication. C'est ce qu'a voulu faire Malestroict dans son second paradoxe. « Qu'il y a beaucoup a perdre sur un escu ou autre monnoye d'or et d'argent, encores qu'on la mette pour mesme pris qu'on la reçoit. »>

La politique monétaire des rois de France a consisté à augmenter la valeur extrinsèque de l'écu, c'est-à-dire à exprimer par un même chiffre d'écus un nombre toujours plus considérable de livres tournois, seule monnaie légale. Mais ils n'ont agi en cela que contraints et forcés par le peuple qui s'est toujours appliqué à donner aux monnaies réelles une valeur supérieure au cours légalement fixé. C'est pourquoi, il a fallu modifier constamment ce cours, au grand préjudice de bien des classes de citoyens. Cependant, le peuple croit en général qu'il n'a rien perdu, s'il peut « mettre l'écu pour le même prix qu'on le lui a donné ». Ici Malestroict constate sans doute un des faits les plus éternellement significatifs de l'ignorance du vulgaire en matière monétaire. Une livre est une livre, disait-on au xvIe siècle, un écu est un écu, comme on dit aujourd'hui (ou plus exactement comme on disait hier) un franc est un franc.

La notion du pouvoir d'achat de la monnaie est donc parfaitement dégagée par notre auteur et les exemples qu'il en donne achèvent de préciser son étude. Un officier qui, au xive siècle, avait 20 livres de gage touchait alors 20 écus, c'est-à-dire le prix de cinq aunes de velours. A présent pour 20 livres de gage il ne reçoit que huit écus à 50 sols, c'est-à-dire le prix de deux aunes de velours (à 10 livres l'aune). Il perd donc la valeur de trois aunes de velours « bien qu'il mette ses écus pour le prix où il les a reçus. » Sous Jean II, une rente foncière de 36 livres valait 36 francs-or (à 20 sols), c'est-à-dire le prix de 9 muids de vin. Aujourd'hui elle n'en vaudra plus que 12, c'est-à-dire le prix de trois muids.

:

1. Seul, M. Hauser a, sur ce point, rendu justice à Malestroict. Il y a chez lui, écrit-il, « une idée fort juste à savoir que la monnaie de compte n'est qu'une image, que l'or est une marchandise comme une autre et que l'important, en définitive, c'est le poids d'or fin contre lequel s'échangent telles ou telles marchandises » (article cité, p. 14).

HARSIN.

3

Malestroict remarque avec perspicacité la disparité du pouvoir d'achat entre l'or et l'argent. C'est sur cette dernière monnaie en effet que l'on a pratiqué des « surhaussements » continuels, c'est-à-dire des affaiblissements de valeur intrinsèque. Dès lors, le prix des monnaies d'or ne peut que s'en ressentir et augmenter en conséquence.

De telles pratiques ont des effets déplorables. Le roi, malgré la constance du rendement nominal des impôts, ne reçoit guère en réalité autant d'or et d'argent que ses prédécesseurs. Cette situation est celle de tous les créanciers. « Pareillement, écrit Malestroict, les seigneurs et autres subjects de sa Majeste qui ont cens et rentes, gages, estats et appoinctemens, n'en reçoivent aussi grande quantité d'or et d'argent fin qu'ils recevoyent le temps passe, mais sont (comme le Roy) payez en cuivre au lieu d'or et d'argent. Pour lequel cuivre l'on ne peut recouvrer autant de marchandise que l'on feroit pour semblable quantité d'or et d'argent fin, aussi la perte que l'on cuide avoir par l'encherissement de toutes choses ne vient pas de plus bailler, mais de moins recevoir en quantite d'or et d'argent fin, que l'on avoit accoustume. » Aussi conclut-il que plus on hausse le prix des monnaies, plus on augmente la cherté et par conséquent la misère.

Tel est cet opuscule fameux du conseiller de Malestroict auquel on ne semble plus aujourd'hui reconnaître d'autre mérite que d'avoir provoqué la magistrale réponse de Bodin »1.

Cela ne nous paraît guère équitable, car c'est faire abstraction des réelles qualités d'analyse de l'auteur. Sans doute, il n'a pas signalé la cause essentielle, ou du moins qui deviendra telle, de l'enchérissement. Mais on n'oserait guère lui en faire grief, si l'on retient le quasi-parallélisme de la hausse des prix et de l'affaiblissement de la livre jusqu'aux environs de l'année 15602. Il faudrait plutôt rendre hommage à son esprit d'observation 3.

De plus, n'y trouve-t-on pas quelques notations pénétrantes, une lucidité de raisonnement et d'exposition qui méritent mieux que le

1. LIAUTEY, La hausse des prix... p. 111.

2. Cf. RAVEAU, op. cit., Introduction, et notre introduction à cette seconde partie, p. 27. Il reste vrai cependant que, à partir de 1560, la diminution du pouvoir d'achat de l'argent joue un rôle considérable et c'est le mérite indéniable de Bodin de s'être rendu compte du phénomène dès 1568.

3. A l'imitation sans doute de Malestroict, deux auteurs italiens, Poullain en 1578 et Scaruffi en 1582, ont attribué la hausse des prix du xvre siècle aux augmentations monétaires. C'est du moins ce qu'on lit chez G. WIEBE, Zur Geschichte der Preisrevolution des XVI and XVII Jahrhunderts (Leipzig, 1895, p. 184). Nous ignorons la source à laquelle celui-ci a puisé: nous ne connaissons qu'un auteur français du début du xviie siècle du nom de Henri Poullain, il était général à la Cour des Monnaies. Aucun économiste italien, croyons-nous, ne signale l'existence d'un compatriote de ce nom. Pour Scaruffi, le renseignement est exact.

dédain. En condamnant

avec mesure les mutations monétaires,

il est sans doute dans la grande tradition d'Oresme et de Copernic, dont il ne connaissait peut-être pas les travaux, mais il est avant tout en opposition déclarée avec l'opinion la plus répandue de son temps. Aussi faut-il lui savoir gré de son indépendance d'esprit.

Mais, a-t-on dit, il ne propose aucun remède puisqu'il prétend qu'il n'y a pas enchérissement réel 2. C'est trop se håter de conclure. Sans doute l'opuscule de Malestroict se borne à décrire et à expliquer le phénomène mystérieux dont tout le monde se plaint. Mais pour prétendre qu'il n'entendait prendre aucune mesure, il faudrait démontrer qu'il n'a été d'aucune influence sur la politique royale. Or c'est précisément le contraire qui est vrai. Dès 1567, une ordonnance s'attache à empêcher le << surhaussement » particulier dont, au dire de Malestroict, chacun est cause et victime. Et, en 1577, la célèbre ordonnance de septembre abolit le compte par livres pour y substituer celui par écus, c'est-à-dire consacrait de manière éclatante la véritable réforme qu'implicitement notre auteur demandait d'un bout à l'autre de son opuscule. Il avait dénoncé le compte par livres comme la cause unique de l'enchérissement : le roi l'abolit, après avoir pris l'avis de tous les spécialistes de l'Etat. Que voudrait-on de plus 3?

Il nous a semblé que ces quelques réflexions légitimaient l'essai de demi-réhabilitation que nous avons tenté à l'égard du conseiller de Malestroict. Il nous faut à présent passer à son illustre contradicteur Jean Bodin.

Lorsque le futur auteur de la République eut pris connaissance des Paradoxes de Malestroict, il mena de son côté une enquête étendue et il lui répliqua dans un opuscule resté célèbre qui fut, dix ans plus

1. Rien ne permet d'affirmer que Malestroict ait eu connaissance du livre d'Oresme, rien non plus n'autorise à le nier. Dans tous les cas, il ne semble pas s'en être particulièrement inspiré. Quant à Copernic, dont les opinions se rapprochent beaucoup des siennes, il est bien peu probable qu'il ait appris l'existence de ses écrits qui n'ont été imprimés qu'en 1816.

2. LIAUTEY, op. cit., p. 111.

3. Chose curieuse, on n'a pas remarqué cette influence de Malestroict. Beaucoup plus préoccupés du point de vue des doctrines économiques que du point de vue de l'histoire économique, les auteurs modernes n'ont prêté attention qu'à la réponse écra sante de Bodin et ont cru que la victoire de ce dernier, incontestable pour la science économique, avait été consacrée immédiatement. M. Liautey, par exemple, qui étudie en détail l'ordonnance de 1577 (op. cit., pp. 303-313) ne remarque pas qu'elle consacre la thèse de Malestroict. M. Bodin de Saint-Laurent (Les idées commerciales et monétaires. de J. Bodin, p. 37), toutefois, paraît l'avoir soupçonné mais ne s'y arrête pas et n'en tire aucune conséquence.

4. La response de Jean Bodin aux paradoxes de M. de Malestroict, touchant l'encherissement de toutes choses et le moyen d'y remedier (1568). On est surpris de constater tant de flottement dans la chronologie des commentateurs modernes de Bodin. Pour la première édition de cet opuscule célèbre, MM. DUBOIS, HAUSER et BODIN DE SAINT-LAURENT nous donnent 1568 (cf. WIEBE, op. cit., p. 187; MONROE, op. cit.,

tard, quelque peu modifié et étendu1. Il nous fournit les résultats de recherches entreprises dans les plus anciennes coutumes ainsi que dans les registres du Châtelet de Paris et du cadastre de Toulouse.

Notre auteur commence par donner à son adversaire une leçon de méthodologie. L'abus de la déduction, nous l'avons vu, avait conduit Malestroict à inférer les prix du xe et du XIVe siècles en partant de ceux de l'année 1565 et en tenant compte seulement des «< augmentations » de monnaie. Bodin va droit au vice de cette méthode et reproche à ce dernier d'avoir négligé de rechercher les prix qui avaient été réellement payés aux x et xive siècles. C'est ainsi, dit-il, que l'exemple du velours ne prouve rien, car la question est précisément de savoir s'il y en avait sous Philippe le Bel. Or, on n'en trouve aucune trace dans les textes et il est fort à supposer que l'importation de cette marchandise est relativement récente. Mais si, abandonnant ce procédé logique pour recourir à une méthode inductive, nous recherchons dans les textes anciens quelle peut avoir été l'augmentation des prix, nous voyons que les vins et les blés coûtent maintenant vingt fois plus qu'il y a un siècle et que depuis 50 ans le prix de la terre a triplé. Ce qui nous frappe, c'est que cette hausse formidable est surtout l'œuvre du XVIe siècle et que pourtant, pendant ce même espace de temps, le surhaussement des monnaies n'a été que du tiers de leur valeur 2.

Il y a donc à chercher une autre raison, celle proposée par Malestroict pour expliquer cette cherté extraordinaire étant insuffisante. Aussi, après avoir multiplié les exemples de hausse réelle des prix, après avoir eu recours aux sources les plus diverses, Bodin en vient à

p. 57), M. GERMAIN MARTIN 1560 (Revue d'histoire des doctrines économiques, 1909, p. 2, n. 2), MM. LIAUTEY (op. cit., p. 111, n. 1) et ARIAS (Les précurseurs de l'économie monétaire en Italie, Revue d'économie politique, 1922, p. 734) 1567. Le catalogue imprimé de la Bibliothèque nationale donne 1566. J'ai vainement tâché d'obtenir l'opuscule désigné par la cote correspondant à cette dernière indication : il m'a été répondu, à tort paraît-il, que l'ouvrage était depuis longtemps perdu. La date portée au catalogue doit être inexacte mais est-il impossible d'expliquer l'erreur du bibliothécaire qui a rédigé la fiche de ce volume? La réponse de Bodin est probablement, ici comme dans les autres éditions, précédée des Paradoxes de Malestroict, lesquels portent la date de 1566. On se sera contenté de reproduire celle-ci sans consulter la date du second opuscule de l'ouvrage, à savoir la Réponse de Bodin, qui ne peut être que de 1568.

1. Discours de J. Bodin sur le rehaussement et diminution des monnoyes, tant d'or que d'argent et le moyen d'y remédier et responce aux Paradoxes de M. de Malestroict (1578). L'édition que nous avons consultée n'est pas paginée. Nous faisons observer que cet écrit n'est pas substantiellement très différent du premier, quoi qu'en disent certains.

2. Depuis la publication de M. Raveau, il est nécessaire de modifier l'appréciation traditionnelle sur cette critique: en attribuant la hausse à l'affaiblissement de la valeur intrinsèque de la livre, Malestroict n'avait pas tort du moins en ce qui concerne la première moitié du xvre siècle. C'est seulement après 1550 qu'une autre cause joua visiblement, mais non encore de manière primordiale.

énumérer cinq causes d'enchérissement. Mais il a bien soin de mettre en évidence celle qui lui paraît prépondérante. « La principale et presque la seule (que personne jusques icy n'a touchee) est l'abondance d'or et d'argent, qui est aujourd'huy en ce royaume plus grande qu'elle n'a este il y a quatre cens ans. »

En effet, n'est-il pas naturel que la cause primordiale de cherté soit << l'abondance de ce qui donne estimation et pris aux choses ». Or, à aucune époque de l'histoire, on n'a vu autant de métaux précieux en France. L'exploitation des mines américaines, qui a répandu sur l'Europe une masse incroyable d'or et d'argent, ne date que du début du XVIe siècle. Si l'Espagne en a profité directement en sa qualité de propriétaire, c'est le commerce étranger, le trafic du Levant, l'activité bancaire de la place de Lyon, qui ont permis à la France d'en profiter.

Bodin montre, par des exemples, qu'avant le XVIe siècle, la rareté de l'argent était chose normale. Et, d'autre part, il découvre dans l'histoire de l'antiquité de nombreux cas de cherté de la vie provoqués par l'abondance de l'or. Aujourd'hui, dit-il, l'Espagne a plus de métaux que la France, aussi les vivres y sont-ils plus chers.

Notre auteur cependant ne néglige pas les autres causes d'augmentation des prix, accessoires il est vrai. Il signale d'abord les prix de monopole imposés par les syndicats patronaux et ouvriers, ensuite la disette provoquée soit par l'excès d'exportation des denrées, soit par le gaspillage de celles qui demeurent, puis l'avidité avec laquelle la cour et les seigneurs recherchent les choses qu'ils aiment; enfin l'affaiblis sement dans la valeur intrinsèque des monnaies.

Sur ce dernier point, Bodin prend à partie les estimations de Malestroict. Celui-ci a fait erreur dans plusieurs de ses évaluations sur les espèces du XIe siècle. Il se trompe de plus de moitié sur la proportion des sols anciens et des nôtres. Puis, chose plus grave, il a choisi à dessein ses époques de comparaison et il ne tient compte que des périodes de très forte monnaie de jadis et néglige les autres. C'est ainsi qu'il oublie qu'entre saint Louis et Philippe de Valois, il y eut Philippe le Bel. Or, à certaines époques, la monnaie valait encore beaucoup moins qu'au xvre siècle. Dès lors toutes les déductions de Malestroict sont arbitraires.

Après avoir ainsi établi sa thèse positive et dénoncé la cause primordiale du mal, Bodin en vient à proposer les remèdes.

Constatons ici l'adhésion de notre auteur à la thèse fameuse dite

1. Et non la création d'une Banque comme le dit Bodin (voir VIGNE, La Banque à Lyon, pp. 107-108).

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