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Le moyen àge, au contraire, a prêté un intérêt considérable à cette question. Il a élaboré la fameuse conception féodale de la monnaie 1, aux termes de laquelle la monnaie est la chose du prince, rentrant dans ses « régaux ». Elle porte en effet l'image du souverain et l'on sait combien forte fut, pendant des siècles, la conception juridique simpliste qui reconnaissait à une marque sur une chose un indice de propriété. C'est ainsi que saint Thomas fait venir « numisma >> (voμoua), signifiant monnaie et empreinte, de « nomen », parce qu'elle porte le nom du prince. Si ce n'est pas là la théorie de la monnaie signe, c'est une doctrine qui s'en rapproche beaucoup. Sans doute, pour les canonistes et les juristes du temps le numéraire est seulement mesure des valeurs et instrument d'échange. Il ne jouait aucun autre rôle 3. Il ne pouvait être un instrument de capitalisation puisque le prêt à intérêt était prohibé. La société vivant alors dans les cadres étroits d'une économie locale fermée où le medium d'échange n'a qu'un marché limité mais tout entier entre les mains du prince, celui-ci fait lui-même l'offre et la demande sans avoir à redouter de concurrence. En tant que mesure, la monnaie était par conséquent, comme ses sœurs, à l'absolue disposition du souverain. Dès lors, ce dernier a le droit d'en fixer la valeur, de la muer, d'en tirer du profit.

Il nous paraît toutefois exagéré de dire que la question de savoir si le numéraire a une valeur réelle ou non ne se posait pas. Il est difficile d'admettre que les auteurs qui ont construit au xe siècle notamment toute une théorie de la valeur 5 ne l'étendait pas au moins implicitement à la monnaie . Restreindre son rôle à la fonction de mesure n'est pas exclure le problème de l'existence de sa valeur. La recherche du fondement de celle-ci est la question qui divise les tenants de la doctrine de la monnaie marchandise et ceux de la théorie de la

1. Voir BABELON, La théorie féodale de la monnaie, 1908, pp. 21 et suiv. qui corrige légèrement la thèse de M. Bridrey, mais pas toujours avec bonheur.

2. De regimine principum, II, 13. Cette étymologie est empruntée à Isidore de Séville (Cf. VAN ROEY dans la Revue néo-scolastique, 1905, pp. 39-40), mais on sent qu'il y a là la doctrine mal comprise d'Aristote. Albert le Grand ne la comprend pas davantage en faisant venir nomisma de vouo; qu'il traduit par mensura per numerum (BRIDREY, La théorie de la monnaie au 14° siècle, Nicole Oresme, thèse Caen, 1906, p. 109; cf. MILLER, Studien... pp. 78-79).

3. Saint Thomas combat avec force l'opinion qui veut voir dans l'argent une richesse réelle (Politique, I, 6).

4. C'est ce que prétend M. BRIDREY (op. cit., pp. 110-111), à l'œuvre duquel nous avons fait de notables emprunts.

5. BRANTS, Les théories économiques aux XIIIe et XIVe siècles, passim.

6. Et même pour Saint Thomas d'Aquin, les textes apportés jadis par Mer Van Roey- aujourd'hui cardinal archevêque de Malines prouvent que la valeur matérielle de l'argent joue un certain rôle à côté de la valeur imposée et que la première est même la seule dont se préoccupe l'étranger (Revue néo-scolastique, 1905, pp. 207-213).

monnaie signe. Dans cette querelle, les partisans de la conception féodale de la monnaie se rattachent à cette dernière et la question de savoir quel est le rôle joué par le numéraire est indifférente ici.

On sait combien les conditions économiques se transformèrent au cours du moyen âge. La frappe de l'or fut suspendue du x à la fin du xшe siècle : l'argent demeura bientôt seul dans la circulation. La raréfaction du numéraire s'accentua de plus en plus et engendra à la longue une crise aiguë. C'est sous la pression de ces circonstances, pour répondre aux besoins du Trésor autant qu'aux sollicitations des classes commerçantes (on l'oublie trop souvent) que les rois se firent faux monnayeurs'. Aucun pays ne sera exempt de bouleversements monétaires et, selon l'expression d'un auteur, les mutations de Philippe le Bel signifient pour l'histoire médiévale le commencement « einer Epidemie grössten Stils 2 ».

On eut d'abord recours à des expédients tels que la réquisition forcée des métaux précieux, le monnayage de la vaiselle d'argent. Puis on appliqua les fameuses mutations. Celles-ci jouèrent un tel rôle dans la doctrine économique de l'ancien régime qu'il en faut dire quelques mots.

L'expression consacrée, c'est « augmenter la monnaie », c'est-àdire imposer aux monnaies une valeur numéraire supérieure à leur valeur intrinsèque. C'est en réalité affaiblir cette dernière, aussi trouve-t-on souvent dans les textes le mot « affaiblissement »>, parfois << empirance », pour désigner le phénomène. Le résultat est atteint soit par une diminution du poids- en augmentant le nombre de pièces d'argent taillées dans un même poids de métal et en maintenant à chacune son ancienne valeur légale soit par une réduction du titre

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en diminuant la quantité de métal fin contenue dans chaque pièce, laquelle conserve néanmoins son ancien poids, soit, et c'est l'opération la plus fréquente, par une « augmentation » des espèces, c'est-à-dire par une élévation du cours légal en donnant à chaque pièce frappée ou en circulation une valeur supérieure sans qu'elle renferme plus de métal fin. Le résultat est partout le même: l'unité de compte se trouve représentée par une quantité moindre de métal et, réciproquement, une même quantité de métal se trouve avoir augmenté de valeur extrinsèque ou légale. En un mot, c'était de l'inflation.

1. Cf. BRIDREY, op. cit.; BOUTARIC, La France sous Philippe le Bel, pp. 324-327; M. LANDRY, Essai économique sur les mutations monétaires en France de Ph. le Bel à Charles VII, pp. 85 et suiv., surtout pp. 134-135, qui conteste l'efficacité des mesures, mais non l'existence d'une opinion poussant aux mutations.

2. MILLER, Studien..., p. 97.

3. M. LANDRY (op. cit., p. 47) écrit que le mot le plus fréquent est affaiblissement; ce n'est peut-être pas tout à fait exact pour l'époque moderne.

On y recourait lorsque, les finances royales étant aux abois, on désirait prélever une sorte d'impôt sous forme d'un droit de seigneuriage nouveau ou plus fort. On attirait de la sorte aux Monnaies les métaux précieux et les ateliers connaissaient une ère, d'ailleurs assez courte, de prospérité. L'opération était plus avantageuse lorsqu'il y avait eu décri préalable de certaines espèces, mais les décris ne paraissent pas très fréquents avant la fin du xive siècle. D'autre part, lorsque l'«< augmentation » s'accompagnait ce qui était presque la règle d'une élévation du tarif d'achat des métaux, le bénéfice du seigneuriage était considérablement réduit. Nous ne pensons donc pas qu'il faille chercher dans cette fin la raison d'être essentielle des mutations. Du moins ne pourrait-on le soutenir que pour les époques où les affaiblissements se succèdent à d'assez courts intervalles de temps, en s'accompagnant de décris, pour se couronner parfois par une restauration de la monnaie forte, opération non moins profitable au Trésor.

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On y recourait encore lorsqu'on voulait modifier le rapport légal entre l'or et l'argent, à cause surtout de l'existence d'un cours marchand différent : il s'agissait, comme on disait, d'ajuster l'or à l'argent. Les monnaies surestimées étant l'objet d'une exportation naturelle, on décrétait une modification du rapport, ou bien du cours de l'une des espèces par exemple on affaiblissait la monnaie « surhaussée » en consacrant légalement ce fait1.

Les mutations semblent bien avoir aussi eu pour but, du moins à l'époque moderne, le désir de diminuer les dettes de l'État2.

Mais la raison la plus essentielle qui fut donnée et qui semble s'être imposée c'est la nécessité d'augmenter le volume de la circulation. On connaît la gêne monétaire ressentie avant le xvIe siècle. De nombreux textes l'attestent, les faits la démontrent, les ordonnances royales l'invoquent. Beaucoup de mutations s'étant produites sous cette pression, l'opinion générale paraît bien s'y être montrée favorable. Il est même difficile de nier que, souvent, les augmentations ont atteint, au moins partiellement, leur but 3.

1. Dans son travail déjà cité et dont nous nous inspirons beaucoup à cause de la rigueur du raisonnement, de la clarté du plan et de l'exposé, M. Landry consacre à cette question les plus belles pages peut-être de son livre (pp. 141-164).

2. Le fait est contesté cependant par M. Landry (pp. 116-121).

3. M. Landry n'est pas de cet avis, car il est écrit p. 137: « C'est le fondement même de la conception que je discute qui est à rejeter, à savoir cette idée que la quantité du numéraire ait une importance quelconque... Qu'il vienne à y avoir plus de métal monnayé en circulation, les prix, la valeur nominale des biens en sera affectée, sans qu'il se produise par ailleurs de changement favorable ou défavorable à l'économie ». Cette opinion, peut-être d'accord avec la doctrine économique la plus répandue, ne pourrait, pensons-nous, être maintenue, si l'on considérait les faits

L'opération contraire à celle que nous venons d'étudier porte le nom d'« enforcissement » ou encore de « diminution » : on abaissait le cours légal des espèces ou on les décriait. Il fallait, bien entendu, la combinaison de ces deux mesures pour qu'il y ait lieu de percevoir un seigneuriage au profit du souverain. Aussi la plupart des diminutions visèrent-elles surtout à satisfaire l'opinion publique, après une série d'affaiblissements. Le succès de l'opération était toujours fort douteux. Celle-ci, consistant à ramener les pièces en circulation à une valeur plus rapprochée de leurs qualités intrinsèques, était une véritable déflation. Dans cette mesure, ses conséquences furent souvent plus préjudiciables que celles d'une augmentation. On sait que le retour à une monnaie droite sous Philippe le Bel, quoique réclamé par beaucoup, n'en provoqua pas moins une révolution.

Toutes ces mesures, qui nous paraissent arbitraires, n'ont cependant guère excité de plaintes avant le xive siècle. Si le roi y recherchait un profit, on n'y voyait qu'une application de son droit de souverain de percevoir un impôt ou de modifier les mesures. S'il voulait parer à une gêne monétaire générale, il se voyait soutenu par l'immense majorité de l'opinion publique. Les troubles monétaires ne devaient guère apporter de bouleversement dans l'exécution des contrats; la plupart de ceux-ci étant faits en nature et indépendamment de toute valeur numéraire. Tout cela a été mainte fois constaté.

Mais, au XIVe siècle, les conditions économiques ont changé. L'Europe occidentale connaît alors une ère d'expansion commerciale. « Sortant du cadre de la seigneurie, la monnaie ne peut plus être prise que comme une chose »; on n'y considère que la valeur intrinsèque du lingot. Or, c'est justement au moment où la monnaie « droite >> devient indispensable, que les imprudences monétaires se multiplient sous la pression, il faut le reconnaître, des nécessités de la guerre de Cent Ans.

C'est alors, vers le début du dernier quart du xive siècle, qu'apparaît la théorie de Nicole Oresme. Dans son « Traité de la première invention des monnaies », rédigé en latin et en français et présenté au

économiques eux-mêmes tant anciens que contemporains. M. Landry ajoute, note 3: « Je néglige aussi ces phénomènes qui résulteraient, d'après certains auteurs, non pas du fait que le stock monétaire aurait été accru mais de l'augmentation même de ce stock: l'esprit d'initiative stimulé, le montant de la capitalisation modifié, la répartition des richesses changée et, comme conséquence, l'importance relative de la demande des différents biens modifiée. De tels phénomènes sont pour la plupart momentanés, ils sont, de toutes les façons, accessoires. » Momentanés ? Accessoires? Nous demandons la preuve?

1. LANDRY, op. cit., chap. vi. 2. BRIDREY, op. cit., p. 157.

roi Charles V, puis au cours de ses traductions de l'Ethique et des Politiques d'Aristote, le savant évêque de Lisieux nous présente une véritable Somme des doctrines monétaires de son temps et s'exprime avec une grande liberté de jugement sur les événements dont il a été témoin.

Du point de vue théorique général, les idées d'Oresme ont peu d'originalité. Il s'inspire presque toujours d'Aristote. C'est à sa suite qu'il reprend l'historique de la monnaie, qu'il montre l'avantage d'une commune mesure des valeurs pour parer aux inconvénients du troc, qu'il énumère les qualités essentielles que doit avoir la monnaie, qu'il donne la préférence aux métaux précieux.

Il est peut-être plus original quand il nous parle du rôle de la monnaie ou quand il s'attaque au problème de sa valeur. L'instrument d'échange, étant mesure des valeurs, doit garder une valeur aussi stable que possible. Celle-ci a surtout pour fondement les usages auxquels les métaux précieux peuvent subvenir: aussi, si on venait à les démonétiser, ils ne conserveraient que peu de valeur : pour les rares emplois industriels auxquels ils pourvoient, tels que la vaisselle. Mais, d'un autre côté, la rareté est aussi un élément de la valeur: ainsi, si par des procédés d'alchimiste on arrivait à produire réellement les métaux précieux, la surabondance de l'or et de l'argent entraînerait bientôt leur dépréciation. D'un autre côté, leur défaut ou leur trop grande rareté provoquerait inévitablement des troubles économiques.

Pour Oresme, la monnaie n'appartient pas au prince, elle est la chose de tous, le bien de la communauté. Mais on ne voit pas très bien en quoi cette théorie, que l'on a trouvée si originale, diffère de celle enseignée par Aristote. Le prince n'aurait alors qu'une mission de contrôle, tandis que la communauté pourrait agir, même arbitrairement, sur le cours des espèces.

Dans sa politique monétaire, il semble bien qu'Oresme n'ait point conçu l'existence d'un rapport fixe et immuable entre l'or et l'argent', contrairement à beaucoup d'autres auteurs. A l'égard du mélange des métaux, il ne le permet que pour l'argent, l'or devant rester pur. Quant au billon, il veut le soumettre à une réglementation sévère. Mais, n'est-ce pas encore à Aristote qu'il reprend cette idée fameuse que l'argent n'est pas la richesse, l'opinion contraire prévalant sans doute déjà et étant qualifiée par lui de « grande folie ». Toutefois, il fait une distinction dont les mercantilistes sauront se souvenir entre cette richesse artificielle et les véritables richesses naturelles.

1. BRIDREY, op. cit., p. 223, cf. LANDRY, op. cit., p. 147, n. 1.

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