Page images
PDF
EPUB

médiaire d'échange et de mesure des valeurs. C'est donc en somme la confiance générale que l'on place en elle, la certitude que l'on a de son emploi facile et indiscuté, qui lui confère sa principale vertu.

Notre auteur est ainsi conduit à nous exposer sa théorie de la valeur. << Pour entamer donc ce sujet, je dis que les hommes estiment les choses ou pour la nécessité, ou pour l'utilité ou pour le plaisir ou pour la rareté d'icelles. Toutes sont en considération, mais la nécessité va devant1. » Ici Gramont envisage surtout les choses qui servent à nous nourrir. Il donne toute une série d'exemples et notamment celui du pain et de l'eau qui, comptés pour rien «< en dehors de la nécessité », sont inestimables en cas de faim et de soif 2.

Mais l'utilité n'a guère une moindre importance. Dépourvus de fer, les Persans n'hésitent pas à donner beaucoup d'or pour en avoir. Quant à nous, c'est le contraire, parce que l'or qui nous fait défaut nous est indispensable. A ce critère d'utilité, on peut encore ajouter celui de commodité ou d'intérêt. C'est ainsi que les païens adorent les idoles non pour elles-mêmes mais pour le bien qu'ils en attendent ou pour éviter le mal qu'elles sont susceptibles de déchaîner'.

Le plaisir que nous éprouvons de certaines choses nous porte encore à leur conférer une valeur. C'est pourquoi, trouve-t-il, dans les cours, on fait parfois plus de cas des bouffons que des philosophes*.

Enfin certaines choses qui ne sont ni nécessaires, ni utiles, ni même sujettes à nous procurer du plaisir, sont estimées seulement pour leur rareté. C'est le cas des perles et des diamants, des choses anciennes, telles que les tableaux, les verres romains, les médailles, les vieux chaudrons.

On pourrait, dit-il, ajouter encore une cinquième cause de valeur. C'est << l'affection pour le moyen de laquelle un amoureux par exemple estimera beaucoup un bracelet de cheveux, un anneau, où quelque autre faveur de sa maîtresse et ne voudroit le changer pour tout l'or du monde... >>

Mais, manifestement, l'auteur revient ici à son critère de rareté".

[blocks in formation]

7. Au moyen âge les philosophes et les canonistes ont élaboré une théorie de la valeur assez intéressante. Buridan avait remarqué que la source de la valeur résidait dans la conformité d'une chose avec les besoins humains, non « d'après le besoin de tel ou tel particulier, mais d'après celui de la communauté des personnes entre lesquelles l'échange est possible ». Il a aussi dégagé le concept de rareté en faisant remarquer que le besoin étant plus grand là où une chose fait défaut, celle-ci acquiert

Gramont passe alors à un nouvel ordre d'idées : « L'or mesme et l'argent qui sont la mesure du prix des autres choses, ont amoindry beaucoup de leur prix et valleur pour la grande abondance que nous avons maintenant. De là vient que plusieurs ne penetrant nullement ceste cause tiennent qu'anciennement toutes choses estoient bien à meilleur marché qu'on ne les a maintenant et qu'elles se sont renchéries de plus de la moitié1. »

C'est à cette question que notre auteur va à présent s'attacher sur les traces de Bodin et de Malestroict.

La grande querelle du xvre siècle n'était pas encore close et l'explication de la hausse des prix fournie par Bodin n'avait pas encore rallié tous les esprits. Notre auteur va prendre une position, sinon indépendante, du moins nouvelle, en précisant de la manière la plus heureuse les termes du problème. Sans doute, nous dit-il, Bodin a raison de prétendre que l'on donne maintenant plus d'argent pour la même chose, mais Malestroict n'a pas tort de croire que rien n'est enchéri depuis trois siècles.

Il commence par reprendre la réfutation des déductions de Malestroict et montre clairement que le raisonnement de celui-ci n'est qu'une pétition de principes, lui permettant de négliger la recherche des prix réels du xie et du XIVe siècles.

Mais il n'épargne pas davantage les inductions de Bodin sur la frappe des monnaies. Il entre à cet égard dans des détails où il n'est pas besoin de le suivre ici 3. Il est toutefois incontestable, conclut-il, que les prix ont plus que triplé pendant la seconde moitié du xvIe siècle alors que la frappe des écus n'a passé que de 93 et demi à 102 au marc d'argent.

Peut-on dire cependant qn'il y ait cherté? Mais d'abord qu'est-ce que la cherté? Le mot vient du latin caritas qui signifie la disette. Est-ce la quantité des choses nécessaires à la vie qui aurait diminué? plus de valeur. Langenstein avait surtout insisté sur la notion de rareté. Saint Antonin avait poussé plus avant et distingué trois éléments constitutifs de la valeur; la virtuositas, c'est-à-dire l'utilité directe, la raritas et la placibilitas, c'est-à-dire l'idée qu'on a de l'avantage d'une chose. Son analyse est peut-être la meilleure de celles qui ont été développées au moyen âge (BRANTS, Les théories économiques aux XIII® et XIVe siècles, Louvain, 1894, pp. 69-73). Mais il y a loin de ces notions aux développements si clairs et si précis que Scipion de Gramont y a consacrés.

1. Ibidem, p. 72.

2. M. DUBOIS (Précis de l'histoire des doctrines économiques, p. 185, n. 3) reproche à Gramont de chercher à Bodin une querelle de mots. Au fond, dit-il, il reconnait être d'accord avec lui. Sans doute, mais la netteté et la précision de Gramont sont bien supérieures à l'expression de la pensée toujours un peu confuse de Bodin. M. Hauser, de son côté, nous reproche de n'avoir point vu que Scipion « doit à Bodin beaucoup plus qu'il n'y paraît » (Revue historique, 1928, t. Î, p. 179). Une affirmation ne constituant pas une preuve, nous attendrons que M. Hauser veuille bien préciser son opinion avant de modifier la nôtre.

3. GRAMONT, op. cit., pp. 76 et suiv., pp. 84 et suiv.

Bien au contraire, et l'exportation du blé français en est une preuve manifeste. Par conséquent, conclut-il, on ne peut pas dire que ces. choses soient plus chères; elles n'ont pas augmenté de prix ou plutôt de valeur1.

Pour le démontrer Gramont fait d'abord observer « que le prix (= la valeur) est un motif qui se rapporte à quelque autre prix, et qu'aprecier une chose est la comparer à quelque autre de mesme valeur, tout ainsi que peser quelque chose est la contrebalancer avec quelque autre qui soit de mesme poids 2... ». Si jadis on payait un setier de blé 10 sous, qui en valaient 20 de notre monnaie, c'est que l'on estimait autant cet argent que ce blé, lequel était alors cependant moins rare que l'argent. Aujourd'hui il circule six fois plus d'argent et il en faut six fois plus pour cette même mesure de blé. Mais remarquons-le bien, c'est la matière qui a crù, sa quantité numérique, et non pas sa valeur. Par conséquent « le prix (valeur) de l'argent, quoy qu'il mesure le prix des autres choses, n'est pas pourtant fixe et stable, comme sont les poids et les mesures, mais qu'il change, accroit et diminue, suyvant l'abondance et la rareté, tirant iceluy sa valeur du jugement des hommes qui s'altère souvent ou par raison ou par opinion* ».

Arrêtons-nous encore un instant à ces quelques observations. Il est permis de croire qu'ici Gramont a pu concevoir assez nettement la notion du pouvoir d'achat de la monnaie. Loin de reprendre son ancien errement sur le prix de l'or en soi, ne procédant que de sa propre vertu, parce qu'étant le « plus parfait des corps », il distingue ici l'instabilité de sa valeur ou de son prix, provoquée par son abondance ou par le jugement estimatif des hommes, et mesurée par la masse des produits qu'il permet d'acheter. D'autre part, il semblerait que la précision des chiffres qu'il nous donne 6 fois plus d'argent en circulation, d'où il en faut six fois plus pour la même quantité de blé témoigne d'une conception plus avancée d'une vague loi quantitative: du moins, voyons-nous l'affirmation d'une certaine proportionnalité dans la pensée de l'auteur. Mais encore une fois, Scipion de Gramont pas plus que Bodin quoique un peu mieux que lui, n'a dégagé «< in terminis » la théorie quantitative elle-même, qu'il appartiendra à Locke de formuler.

[ocr errors]

La cherté est donc purement apparente. Bodin et le vulgaire, en employant ce mot, ont abusé de l'expression en la « fondant sur la

1. Nous rappelons que le mot « prix » a presque toujours chez Gramont le sens de valeur.

2. Ibidem, p. 116.

3. Rien ne montre sur quoi se fonde l'auteur pour avancer ces chiffres.

4. Ibidem, p. 119.

HARSIN.

5

quantité et non sur la qualité de l'or ». Idée curieuse et même féconde, car il semble ici que notre auteur envisage clairement une dépréciation de l'or provoquée par un autre facteur que celui de l'abondance de monnaie. Ce facteur serait évidemment son fameux « jugement humain » et il est regrettable qu'il n'ait pas tiré un autre parti de cette suggestion. Il y aurait peut-être là un correctif nécessaire à toute théorie quantitativiste.

Cependant, cette hausse des prix n'a-t-elle occasionné aucun inconvénient? Si, répond Gramont, mais cela dépend des catégories de personnes que l'on envisage. Quiconque a des revenus en nature ne peut être lésé. En effet, celui qui jadis vendait la moitié de sa récolte pour se procurer des habits, pourra encore aujourd'hui les acheter pour le prix de vente de cette moitié de récolte. Tous les prix ayant subi une hausse analogue, aucune perte ne peut en résulter.

Mais pourtant les créanciers se sont trouvés sacrifiés. Les bénéficiaires de rentes constituées en blé se sont vus imposer judiciairement par leurs débiteurs la conversion de leur rente en argent. Et non seulement ils ne reçoivent plus qu'une monnaie dépréciée, mais ils ont encore dû consentir une réduction du taux de l'intérêt. « Ainsi le débiteur gaigne ce que le créancier a perdu. » Les pensions, les gages ont pareillement diminué1.

Donc une chose n'est pas nécessairement plus chère parce qu'on doit donner plus d'argent pour l'acquérir. Cela ne serait vrai que si la quantité de monnaie n'avait pas varié. La cherté ne peut provenir que de la disette des choses nécessaires 2.

Pour le moment même, ajoute Gramont, le prix réel des choses a plutôt diminué depuis un siècle. En effet, la production a augmenté dans de notables proportions. L'esprit inventif des hommes a imaginé de nouveaux moyens de satisfaire les besoins en perfectionnant les arts mécaniques, en amoindrissant la peine. Aussi voyons-nous des choses telles que le velours et le satin qui jadis étaient l'apanage des

1. Ibidem, pp. 120-125.

2. Ici l'auteur entre dans des considérations sur l'abondance des métaux précieux. En un siècle, dit-il, l'Espagne a dû recevoir 900 millions d'or et d'argent. Ce chiffre est dix fois inférieur à la réalité, mais nous ignorons de quelle unité Gramont faisait au juste usage. La France, ajoute-t-il, a eu sa part dans la répartition de cette masse par la vente de ses blés, de ses toiles, de son vin, de son sel (pp. 132 et suiv.).

Il étudie longuement les manières dont l'or et l'argent peuvent disparaître et il en distingue quatre d'abord par les broderies, les toiles d'or, gazes, dorures, armes et meubles précieux; ensuite par la vaisselle et les batteries de cuisine, l'ar. genterie, les bijoux ; puis par l'épargne, la thésaurisation, la constitution des trésors des États, enfin par les naufrages de galions, les enfouissements d'or à l'époque des guerres et invasions. Le plus grand danger ce serait l'épuisement des mines (op. cit., pp. 148-188).

princes, portés aujourd'hui par les bourgeois. Notre auteur a donc bien vu, sans malheureusement formuler encore de loi explicative, que l'inflation de métaux précieux avait activé la production et, en augmentant les richesses réelles du pays, contribué au bien-être général. Il n'a pas vu que la hausse des prix a dû être d'autant plus limitée que la production s'accroissait et qu'ainsi elle n'a pas été proportionnelle à l'accroissement du numéraire. Il lui manquait d'ailleurs pour cela les moyens de procéder à une vérification statistique.

Enfin il en vient à la dernière partie de son exposé et nous craignons fort que tous les beaux développements qui précèdent n'aient d'autre but que de préparer sa dernière argumentation.

On se plaint, dit-il, de ce que la France est écrasée d'impôts, chacun trouve qu'il paye toujours de plus en plus de taxes et que le gouvernement n'est guère ménager du bien de ses sujets. Or, s'il est vrai que nominalement les impositions n'ont jamais été aussi lourdes, réellement il n'en est rien. Procédant à une comparaison avec les autres pays de l'Europe, l'auteur la fait tourner au profit du contribuable français. Il fait aussi l'historique des diverses taxes qui ont été imaginées depuis l'antiquité pour subvenir aux besoins des États. Puis, envisageant la France elle-même depuis le moyen âge, il montre que malgré l'augmentation ininterrompue des budgets, la dépréciation de la monnaie a elle-même dépassé cet accroissement des impôts. Dès lors il est plus facile au contribuable du xvIIe siècle de payer une grosse somme qu'à celui du xiv d'en acquitter une médiocre. Les considérations que Gramont présente tout le long de sa démonstration sont en général intéressantes et complètent de manière heureuse l'information de ce livre si riche d'idées et de faits.

Nous croyons avoir justifié l'éloge anticipatif que nous avions fait de cette œuvre entièrement méconnue et totalement oubliée. Avant de poursuivre notre étude, attirons une dernière fois l'attention sur l'intérêt que présentent pour l'histoire des doctrines économiques les thèses les plus originales de l'auteur.

Sa théorie de sa valeur, fondée sur les concepts d'utilité et de rareté, ne sera-t-elle pas la grande théorie psychologique des xixe et xx siècles? N'est-ce pas autour de ces deux notions cardinales que les écoles les plus récentes ont brodé leurs analyses ingénieuses? Et personne avant lui n'avait dégagé ces concepts avec cette simplicité et cette assurance2. Plus justement qu'un Buridan, Gramont nous paraît mériter le nom de père de la théorie psychologique de la valeur.

1. SCIPION DE GRAMONT, op. cit., pp. 199-299.

2. Inutile de dire que l'on cherche en vain le nom de Gramont dans la thèse de

« ՆախորդըՇարունակել »