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CHAPITRE I

LA NAISSANCE DU MERCANTILISME
SULLY, LAFFEMAS,

MONTCHRESTIEN, EMERIC CRUCÉ, LE BRET

En dehors des auteurs, spécialistes des questions monétaires, que nous avons envisagés dans le chapitre second de la précédente partie, l'histoire des doctrines économiques a retenu quelques noms, plus éclatants, mais singulièrement moins importants.

Le grand ministre de Henri IV, Sully, et son antagoniste Laffemas, Montchrestien, le « père de l'économie politique », et le pacifiste Emeric Crucé sont des personnages bien connus que des publications récentes viennent encore de remettre en lumière. Si l'intérêt que présentent leurs œuvres n'est pas discutable au point de vue de l'économie générale de leur époque, il l'est très certainement en ce qui concerne l'objet propre de notre étude. Toutefois nous ne pouvons pas les négliger. L'état des finances de la France était pour les gouvernants un objet de vives préoccupations à la fin du xvi siècle. Les ravages des guerres de religion, l'arrêt de la vie économique, le vide du Trésor royal plaçaient à l'ordre du jour la question financière et fiscale. Un auteur peu connu, Froumenteau1, faillit en 1581 créer la statistique financière, en montrant pour chaque sorte de revenu, les sommes payées au roi depuis 31 ans par les trois ordres, en déterminant le chiffre de la population, en dressant la liste des dépenses pour l'armée et la marine, en signalant le nombre croissant des nouvelles fonctions. C'est en somme le premier Inventaire de la situation financière de la France !

L'arrivée au pouvoir de Sully eut pour effet le rétablissement de l'ordre dans les finances. Les conceptions doctrinales du grand ministre se laissent assez facilement entrevoir dans ses Économies

1. Du moins attribue-t-on d'ordinaire à cet auteur la paternité du gros livre Le secret des finances de France (1581).

2. Voyez à cet égard CHAMBERLAND, Recherches critiques sur les réformes financières en Champagne à l'époque de Henri IV et de Sully (Reims, 1902).

royales'. Malheureusement, l'état suspect de cette œuvre posthume ne nous permet pas toujours d'en tirer un parti complet. De plus, la forme même de ces mémoires, presque exclusivement composés de lettres, est peu propice à l'exposé d'une doctrine économique.

L'influence évidente de Xénophon et les préoccupations d'ordre moral expliquent la guerre que Sully fait au luxe, aux dépenses somptuaires. Son programme est surtout négatif : il est hostile à l'industrie, aux colonies et même, semble-t-il, à l'autarchie économique 2. C'est un agrarien qui cependant se montre favorable à la libre circulation des blés.

Pour lui, la richesse consiste bien dans les productions naturelles du pays mais de telle manière que cette abondance entretienne à l'intérieur de la France une grande circulation d'or et d'argent. Car c'est toujours au stock métallique, ou du moins à ses effets, qu'il mesure la puissance économique d'une nation.

Le parti industrialiste lui suscita pour adversaire Barthélemy Laffemas. Celui-ci partait des mêmes principes que Sully: accroître la richesse nationale en conservant et en augmentant le numéraire. Mais il avait recours à des procédés tout à fait opposés. Il fallait constituer

1. Mémoires des sages et royales Oeconomies d'Estat, domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand... (Nouvelle collection de Mémoires pour servir à l'histoire de France depuis le XIIIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe par MICHAUD et POUJOULAT, 2. série, t. II et III). L'œuvre économique de Sully a fait l'objet de divers travaux dont nous citerons les principaux: BONNAL, Sully économiste (Paris, 1872); RUPIN, Les idées économiques de Sully (Th. Rennes, 1908); GAUTHEREAU, Un précurseur financier, Sully (Th. Toulouse, 1913); CH. TURGEON, Les idées économiques de Sully (Revue d'histoire économique et sociale, 1923, pp. 249-269). Tous ces auteurs n'ont pas réussi, et pour cause, à dégager de l'œuvre bigarrée du grand ministre un programme économique un peu cohérent.

2. Ce dernier point est assez intéressant pour être mis en lumière. Dans une conversation avec Henri IV, Sully s'exprime ainsi : « Vostre Majeste doit mettre en consideration qu'autant qu'il y a de divers climats, regions et contrees, autant semble-t-il que Dieu les aye voulu diversement faire abonder en certaines proprietez, commoditez, denrees, matieres, arts et mestiers speciaux et particuliers qui ne sont point communes, ou pour le moins de telle bonte aux autres lieux afin que, par le traffic et commerce de ces choses (dont les uns ont abondance et les autres disette), la frequentation, conversation et societe humaine soit entretenue entre les nations, tant esloignees peussent-elles estre les unes des autres... » (MICHAUD, 2o série, t. II, p. 515).

3. Laffemas a fait l'objet de plusieurs travaux : P. LAFFITTE, Notice sur Barthélemy Laffemas, contrôleur général du commerce sous Henri IV (Journal des Économistes, mai 1876, pp. 181-218); Hauser, Le système social de Barthélemy de Laffemas (Revue bourguignonne de l'enseignement supérieur, XII, 1902, pp. 113-131) et La liberté du commerce et la liberté du travail sous Henri IV. Lyon et Tours, 1596-1601. Étude sur les origines du mercantilisme et du colbertisme (Revue historique, t. LXXX, 1902, pp. 257-300); F. HAYEM, Un tailleur d'Henri IV, Barthélemy de Laffemas, 1544-1611 (Revue internationale du commerce, de l'industrie et de la banque, 1905, pp. 161-192). Ce dernier auteur paraît ignorer les travaux de ses prédécesseurs, mais son étude est intéressante et est accompagnée d'une bibliographie complète des écrits de Laffemas.

une industrie nationale suffisant aux besoins du pays et pour cela. ériger les manufactures dont la France est encore dépourvue, introduire la culture du mûrier, prendre des mesures de protection à l'égard des nouveaux établissements, généraliser les corporations et l'organisation étroite du travail, prohiber l'entrée des produits étrangers.

Laffemas croit fermement que l'or et l'argent sont le signe certain de la richesse d'une nation. Un État n'est puissant qu'autant que la circulation intérieure est active, il s'appauvrit si les espèces sont drainées par les pays étrangers'. Mais il ne faudrait pas croire que le rival de Sully tombe dans le bullionisme. Bien au contraire, il est l'auteur d'un petit écrit: « Comment l'on doibt permettre la liberte du transport de l'or et de l'argent hors du royaume et par tel moyen conserver le nostre et attirer celuy des estrangers » 2. Il y développe en substance cette idée que l'or et l'argent que les Français porteront à l'étranger pour les marchandises nécessaires qui leur font défaut, leur reviendra << au quadruple » par les achats que l'étranger ne peut se dispenser de venir faire parmi les richesses naturelles de la France. De plus, il se montre hostile au système de la balance des contrats qui, appliqué par l'Angleterre, obligeait les étrangers à se munir de marchandises à leur départ, pour qu'ils ne puissent emporter le numéraire du pays.

L'auteur qui va nous retenir à présent est peut-être l'économiste le plus connu du mercantilisme français. Il en est aussi un des plus étudiés. Antoine de Montchrestien est le créateur de l'expression << éco

1. HAYEM, op. cit., p. 177.

2. Le titre complet porte encore: avec le moyen infaillible de faire continuellement travailler les monnoyes de ce Royaume qui demeurent inutilles (1602), Ce petit pamphlet ne comporte que huit pages.

3. Presque ignoré jusque dans la seconde moitié du xixe siècle, notre auteur a été tiré de l'oubli par un Mémoire sur Antoine de Montchretien, sieur de Valeville, auteur du premier traité d'économie politique (Paris, 1868) par J. DUVAL. En 1889, M. FUNCK BRENTANO a donné de l'œuvre indiquée une réédition, sous ce titre Traicte de l'oeconomie politique par Antoyne de Montchrestien, précédée d'une longue préface quí, comme tout ce qu'écrit M. Funck Brentano, est à la fois très intéressante et fort contestable. Entre l'opinion de ce dernier, qui estime que « le traité renferme la doctrine [économique] la plus complète qui ait jamais paru. Rien n'y manque, depuis les définitions les plus élémentaires jusqu'à l'exposition des lois les plus vastes >> (p. xxш), et celle de Levasseur (« le volume ne contient aucune idée sur la formation, la distribution, la consommation des richesses, c'est-à-dire sur les principes de la science économique » (Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, t. II, 2e éd., p. 184), on a cru sans doute qu'il y avait place pour une étude impartiale. Malheureusement, le livre de Montchrestien est devenu une proie pour les docteurs en droit français en mal de thèse. En 1901, M. P. DESSAIX a consacré la sienne à Montchrétien et l'économie nationale (th. Paris) où il ne fait que résumer la publication de 1615 en y joignant une table analytique des matières qu'il copie sans le dire, sur M. Funck Brentano. En 1903, M. LAVALLEY publia L'œuvre économique d'A. de Montchrétien (th. Caen), bon travail d'analyse qui aurait dû clore la série. Mais, tout récemment, M. VÈNE a donné un A. de Montchrétien et le nationa

nomie politique » : c'est là son seul mérite incontestable. Pour le reste, il développe dans un style déclamatoire et ampoulé quelquesunes des idées contestables d'ailleurs - de Bodin1. Parfois, il le plagie purement et simplement. On trouve cependant dans son œuvre des renseignements intéressants sur l'ambiance économique et quelquesdétails sur le trafic avec l'étranger — quelques perles dans un fumier. Mais c'est au point de vue monétaire qu'il doit nous retenir ici.

A cet égard, Montchrestien ne brille pas par l'originalité. Il a emprunté à Bodin le désir d'avoir des métaux simples, sans alliage, ainsi qu'un rapport << normal » constant entre l'or et l'argent. Il signale aussi la liaison entre les prix et le numéraire, mais il croit « que la valeur essentielle des marchandises est immuable 3

Notre auteur ne sacrifie pas au préjugé chrysohédonique. « Ce n'est point l'abondance d'or et d'argent, la quantite de perles et de diamans qui fait les Estats riches et opulens; c'est l'accommodement des choses necessaires à la vie et propres au vestement*; qui plus en a, plus a de bien. Quand tant de pistolles ne rempliroient nos coffres, qu'importeroit si, comme a nos peres, ces choses coustoient peu, les ayant tous_ jours en egale abondance ?... De vray nous sommes devenus plus abondans d'or et d'argent que n'estoient nos pères, mais non pas plus aises et plus riches. >>

Quelle est la véritable richesse de l'État ? « Tout autant de gens de bien que vous consulterez sur le vray fonds de vos finances, vous asseureront que vous avez en ce royaume cinq sources inepuisables de richesse naturelle, sans parler des autres qui dependent plus des pratiques artificielles lesquelles, venans a se mesler, confondre et incor

lisme économique (th. Paris, 1923) où il se contente de résumer l'œuvre du vieil auteur sans apporter quoi que ce soit de nouveau ; il ignore même le travail de M. Lavalley. Cette contagion a gagné l'étranger. En 1913, M. ZALESKY qualifie Montchrétien de << ein im höchsten Grade selbständiger und origineller Schriftsteller » dans son étude Philosophie und politische Oekonomie bei den Merkantilisten des XVI-XVIII® Jahrh. (Archiv für Rechts-und Wirtschaftsphilosophie, t. VI, 1913, p. 335). M. PALM, dans son intéressant livre The economic policies of Richelieu (Urbana, 1920), quoique plus modéré, exagère encore l'importance de Montchrestien en le considérant comme le professeur de Richelieu, celui dont le grand cardinal a mis les idées à exécution (pp. 23-28). Il se trompe d'ailleurs en considérant le Traité comme la fre œuvre française sur un sujet économique (p. 19) ainsi que l'a fait observer M. Hauser. Enfin, M. Shadewell vient encore de rappeler l'attention du public anglo-saxon sur The father of political economy (The Quarterly Review, octobre 1925). Disons toutefois qu'un jugement justement sévère a été émis sur Montchrestien par MM. Hauser et Bousquet.

1. Cela a été signalé pour la première fois par M. LAVALLEY, op. cit., pp. 91-92. 2. Voyez à cet égard l'appendice de l'ouvrage de M. Lavalley et aussi M. BODIN DE SAINT-LAURENT, op. cit., passim.

3. MONTCHRESTIEN, op. cit., p. 257.

4. Nous retrouverons cette idée sous cette forme chez Cantillon.

5. MONTCHRESTIEN, op. cit., p. 241.

porer avec les precedentes, feront un grand fleuve de biens, arrosant abondamment toutes ses provinces. Ces sources, ou plustot vrayes mines, sont le bled, le vin, le sel, les laines, les toiles. Au lieu que les minieres estrangers se vuident en peu d'annees et ne peuvent renaistre qu'en plusieurs siecles', celles-cy durent et se renouvellent d'ellesmesmes tous les ans. L'estranger va chercher les autres au centre de la terre, pour les nous apporter, afin de remporter en contr'eschange les choses susdites qui sont absoluement necessaires à la vie humaine... Les plus grands thresors viendront tousjours, où il y a plus de choses necessaires à la vie, ores qu'il n'y ait miniere d'or ni d'argent... 2. »

On a cependant invoqué en sens contraire quelques phrases de Montchrestien: « On peut dire à present que nous ne vivons pas tant par le commerce des elemens que par l'or et l'argent : ce sont deux grands et fidelles amis. Ils suppleent aux necessitez de tous hommes. Ils les honorent parmi toutes gens... Celuy qui premier a dit que l'argent est le nerf de la guerre n'a point parle mal a propos, car, bien que ce ne soit pas le seul, les bons soldats estans absolument requis avec luy, l'experience de plusieurs siecles nous apprend que c'est tousjours le principal... L'or s'est connu maintes fois plus puissant que le fer...». Ces textes sont loin d'être probants. Ils expriment de simples constatations et se concilient facilement avec les premiers. Montchrestien ne pouvait nier le rôle manifeste que remplissent dans la société les métaux précieux, sans nier l'évidence. Sa position est la véritable position mercantiliste, celle qui a été adoptée par la plupart des auteurs. Et c'est faute d'avoir compris cette dernière que l'on a cru pouvoir découvrir tant de contradictions dans la doctrine de certains publicistes de l'ancien régime.

En somme, nous n'avons rien trouvé de bien original chez cet auteur. Le bruit fait autour de son nom depuis un demi-siècle nous semble très exagéré. Le gros livre de Montchrestien est surtout de la littérature. Il n'est à aucun titre représentatif d'une époque ni d'une école.

Passons à présent à un autre auteur qui n'est pas loin, pour des raisons différentes, d'avoir provoqué autant de bruit: Eméric Crucé. Le

1. C'était alors une croyance générale que la matière, et par conséquent les produits des mines, avait au bout d'un certain temps la propriété de se reconstituer. Pour le charbon, par exemple, la croyance subsista jusqu'au XIXe siècle. 2. MONCHRESTIEN, op. cit., pp. 239-240.

3. MONCHRESTIEN, op. cit., pp. 141-142.

4. Étudié au point de vue du droit international public, la seule science qui le puisse avec raison revendiquer, par l'Américain Balch qui le réédita, puis par Nys, Crick et Vesnitch dans la Revue de droit international, il eut pu sembler que l'auteur fût définitivement classé. Mais, entre temps, M. Dubois, puis M. Maurice Vignes

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