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révélé plutôt habile et savant technicien et ne semble pas avoir laissé d'exposé de sa doctrine.

Il en est autrement en matière financière. Colbert s'est ici attaché à respecter certains principes. « Les maximes des finances, écrit-il, sont les suivantes : les revenus du roi consistent sans difficulté en une partie du bien et de l'argent comptant que les sujets amassent par leur travail, par les fruits qu'ils recueillent de la terre et celui que leur industrie leur procure1. » Ainsi la seule limite que rencontre l'État en matière d'impositions, c'est la capacité du contribuable à supporter l'impôt.

Pour le budget, le principe est sage: « Il faut réduire les dépenses au niveau des recettes, sinon... c'est l'abîme au bout des déficits 2. >> Quelques principes de fiscalité sont aussi à glaner. Il établit la nécessité d'un impôt proportionnel à la fortune du contribuable 3 : « Chacun en porte suivant sa force... Les commissaires, dans les provinces, doivent toujours avoir cette maxime fondamentale de bien connaître la force au vray de tous ceux qui sont sujets auxdits droits. » Dans ses multiples prescriptions, la phrase qui revient le plus souvent c'est : << Rendre l'imposition égale dans la juste et véritable proportion de leur bien *. »

Colbert fit appliquer aussi le principe suivant lequel l'impôt doit être levé avec le moins de frais et d'incommodités possible pour le contribuable. N'est-ce point là le respect des 3 et 4 règles édictées par A. Smith 5?

Toutes ces observations révèlent chez le ministre de Louis XIV un véritable souci de l'équité. Mais les exigences de la politique générale ne lui permirent pas d'améliorer le déplorable système de perception dont la France était dotée. Au demeurant, Colbert n'est jamais théoricien que par occasion. Toute sa vie a été absorbée par des tâches multiples et sans cesse grandissantes. Il est presque vain de vouloir rechercher chez lui les éléments cohérents d'une doctrine économique. Et ce chapitre ne se justifie que par le nom fameux qui a eu l'honneur de qualifier, aux yeux de la postérité, la politique mercantile.

1. CLÉMENT, VII, p. 234.

2. DE MAZAN, op. cit., p. 91.

3. CLÉMENT, op. cit., t. IV, p. 35.

4. CLÉMENT, op. cit., t. II, pp. 72, 73, 98, 374.

5. CLÉMENT, op. cit., t. II, no 80; t. IV, p. 35.

QUATRIEME PARTIE

LA CRISE DES FINANCES FRANCAISES A LA FIN DU XVII ET AU COMMENCEMENT DU XVIII SIÈCLE

Nous avons déjà caractérisé au point de vue économique la période qui s'étend depuis le milieu du xvre siècle jusqu'au milieu du xvi. Nous assistons à une hausse des prix, à peu près ininterrompue, mais dont le rythme n'est pas absolument régulier. D'abord très rapide et extrêmement forte, elle tend à se ralentir en gagnant la fin de la première moitié du xvire siècle. Il semblerait que l'on marchât à une stabilisation des conditions économiques. Et pourtant l'activité des mines d'Amérique continue à déverser sur l'Europe des flots de métal précieux néanmoins, la hausse des prix paraît enrayée vers l'année 1650.

A considérer les faits d'un peu près, on se rend compte du phénomène et l'explication qu'on en peut fournir est en somme assez simple. Alors qu'au xvIe siècle le stock monétaire, originairement très réduit, avait décuplé, il ne fit plus que doubler au cours du xvii. Les quantités extraites d'or et d'argent demeurent formidables mais, venant s'ajouter à un stock de plus en plus considérable, leur importance relative diminue. Pendant tout le xvIIe siècle encore, la productivité des mines ne put que doubler encore une fois la quantité de métal précieux en circulation. Or, pendant ces mêmes périodes, l'activité économique sut augmenter la production dans des proportions énormes. Le colbertisme, quelque jugement qu'au point de vue des principes on puisse porter sur lui, a commencé par donner à la France une ère de prospérité industrielle et commerciale indiscutable. Sans doute, l'agriculture avait sensiblement souffert du programme mercantiliste, mais les plaintes n'apparaissent réellement caractérisées que vers la fin du troisième quart du XVIIe siècle. Dès lors, si nous faisons entrer ces données dans

l'équation d'échange d'Irving Fisher, nous saisissons immédiatement qu'une augmentation de M. ne s'accompagne point d'un accroissement égal ou même sensible de P. lorsque le dernier terme, la masse des transactions appliquées à une production plus considérable, s'est luimême accru. Ce qui, soit dit en passant, ne préjuge en rien de la vérité ou de la fausseté de la théorie dite quantitative.

Mais que voyons-nous se passer au cours des troisième et quatrième quarts du XVIIe siècle? Un phénomène à première vue étonnant et cependant incontestable : une baisse des prix !

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A une date peu éloignée, semble-il, de l'année 16601, on assiste à une chute tellement sensible des prix que ses conséquences apparaissent catastrophiques. La baisse est absolument générale : elle atteint peutêtre plus rudement les céréales, et par conséquent le pain et aussi les loyers agricoles3, que les autres catégories de produits ou de services, mais ses répercussions rendirent solidaires toutes les branches de l'économie. Certaines évaluations permettent de fixer à 40 pour 100 environ la diminution des prix enregistrée en un quart de siècle. Il est difficile de déterminer l'époque à laquelle cette baisse se serait à son tour réduite ou aurait disparu, les données de fait manquant absolument, mais il est probable que le phénomène a dû se prolonger jusque vers le milieu du xvIIe siècle, avec un rythme probablement assez irrégulier.

Que devons-nous penser du problème, car, au regard de la théorie quantitative notamment, il y a là un véritable problème, une sérieuse difficulté? La manière dont se comportent les prix de 1650 à 1750 environ peut recevoir une explication monétaire, laquelle au surplus n'exclut en rien les autres. L'augmentation relativement plus lente du

1. C'est la date que fixe Boisguilbert mais moins peut-être à la suite d'une observation rigoureuse des faits que parce qu'elle coïncide presque avec l'arrivée au pouvoir de sa bête noire, Colbert. Les moyennes de Hanauer, calculées pour des périodes de 25 ans, accusent la baisse pour la période 1650-1675. M. Zolla constate le phénomène pour les terres à partir de 1670. Ce serait donc la décade 1660-1670 qui aurait vu le retournement des conditions économiques antérieures. M. d'Avenel place cepen dant la baisse après l'année 1675.

2. Voyez les chiffres fournis par Hanauer, op. cit., t. II, p. 604 pour l'Alsace : les prix tombent de 70 pour 100 pour les grains, et seulement de 30 pour 100 pour la viande et de 40 pour 100 pour le vin. M. d'Avenel signale (t. I, p. 384) que si le prix des terres augmente encore jusque vers 1673, celui des céréales baisse déjà de 20 à 30 pour 100 pendant les dernières années de la période 1650-1675 (cf. le tableau, au t. II, p. 895).

3. D. ZOLLA, Les variations du revenu et du prix des terres en France au XVII et XVIIIe siècle (Annales de l'École des sciences politiques, 1893), pp. 320 et 458.

4. Pour Hanauer, la baisse continue jusque dans le 3° quart du xvi siècle, mais avec une importante hausse pendant la période 1675-1700. Pour M. Zolla, les loyers et fermages baissent sans cesse de 1670 à 1740 puis commencent à se relever; les prix des denrées restent très bas jusqu'en 1760. Pour M. d'Avenel, la baisse se poursuit jusqu'en l'année 1745 environ.

stock métallique ne peut plus suffire à répondre aux demandes sans cesse accrues du commerce et de l'industrie. Malgré une masse de métal précieux vingt fois peut-être plus considérable qu'au xve siècle, la pénurie du numéraire se fit partout sentir. Le coefficient d'augmentation diminuant très sensiblement, le volume de la circulation se réduisait relativement et provoquait une véritable crise de restriction monétaire 1.

La littérature du temps en témoigne très fréquemment. Une enquête, menée en 1687, dans tout le royaume, attestait la profondeur du mal, mais ses résultats étaient diversement interprétés : les uns dénonçaient la cessation du commerce comme étant l'origine de la crise, les autres, et c'était l'avis des enquêteurs, accusaient la disparition du numéraire d'être la cause des difficultés du temps, certains s'en prenaient au contraire à l'augmentation des impôts 2. Ce qui est plus décisif encore, ce sont les mesures prises par le pouvoir royal. A la fin de son ministère, Colbert dut se résoudre à pratiquer deux altérations des monnaies. On augmenta la valeur extrinsèque de l'écu, puis on prescrivit à tous les particuliers de porter leur vaisselle d'argent à l'Hôtel des monnaies, pour la convertir en espèces.

Ces mesures se révélèrent inefficaces.

On eut alors recours à un expédient encore plus suggestif. Le gouvernement émit en 1706, pour faire face aux difficultés croissantes de la guerre, des « billets de monnaie » qui devaient être reçus dans certains payements comme numéraire 3. L'origine de cette mesure était simple. En 1701, en échange des lingots et des matières d'or et d'argent portés à l'Hôtel des monnaies, celui-ci avait remis des espèces de certificats constatant le dépôt. C'était donc des « reconnaissances >> payables au porteur et que l'on avait négociées comme des lettres de change. On les avait d'abord acquittées au terme fixé. Mais, à la fin de l'année 1703, on prit l'habitude de renouveler à long terme ces billets, en leur attachant un intérêt considérable de 7 1/2 pour 100. Aussi le public, au lieu de s'habituer à les considérer comme monnaie, les envisagea comme des titres remboursables dans un certain terme. Cela dut sensiblement rétrécir la circulation. De plus, on commit la faute de ne préparer aucun fonds pour l'acquittement et d'en multiplier le nombre. Aussi fallut-il, en 1706, prescrire l'obligation de recevoir

1. Vers 1680, dans un mémoire, les négociants de Paris se plaignent de la rareté des espèces (A. N., G7 1391).

2. BOISGUILBERT, Détail de la France, pp. 179-180. Cet auteur se rallie à une quatrième explication que nous verrons tout à l'heure.

3. On ne trouvera dans le travail de M. SELIGMAN, La première tentative d'émission fiduciaire en France (th. Paris, 1926) rien d'autre que dans Fortbonnais.

ces billets en payement de toute créance, mais à Paris seulement. L'année suivante, il fut ordonné que le quart au moins de tout payement se fera en << deniers comptants », le reste pouvant être fourni en papier. Les billets furent donc généralisés et on supprima leur intérêt1. Mais la confiance très relative que le public avait pu avoir en eux tomba aussitôt qu'il fut connu que les billets ne seraient pas admis pour le payement des impôts.

Nous touchons ici à une question connexe mais capitale. La baisse des prix avait eu pour effet de réduire considérablement le rendement des impôts à une époque où les besoins de la royauté n'avaient jamais été aussi grands. Les revenus provenant du domaine avaient diminué comme la valeur de toutes les choses. De plus, on sait que la source essentielle des budgets de l'ancien régime fut, jusqu'au xvme siècle, constituée en ordre principal par les impôts indirects, surtout par les taxes de consommation. Or le rendement de celles-ci s'était réduit dans la même proportion que la baisse des prix et la restriction des

affaires.

La crise des finances publiques s'accompagnait d'une crise des finances privées. Après un siècle de prospérité économique, de prix élevés, de revenus croissants, de profits rémunérateurs, l'industrie française menaçait de rester dans une stagnation fatale. C'était bien pis encore pour l'agriculture. Tant que les paysans avaient pu vendre leurs récoltes avec un bénéfice important, ils avaient cherché à accroître leur production et à étendre leurs cultures. Le resserrement de la marge des profits amena rapidement un arrêt de cette augmentation. Puis la baisse des prix engendra une crise sans cesse aggravée. La misère succéda vite à la prospérité. Les plaintes se firent nombreuses et le règne du Grand Roi s'acheva dans une ère de désordres.

Si l'on a tout ce tableau présent à l'esprit, on comprendra sans peine l'apparition d'œuvres telles que la Dime royale de Vauban, le Détail et le Factum de Boisguilbert. Publiées de 1695 à 1707, elles constituent l'expression parfaite de cette époque de graves difficultés financières. Elles s'éclairent par là d'un jour nouveau. Il est trop simple de considérer ces publications comme symptomatiques de la fin

1. FORTBONNAIS, Recherches et considérations sur les finances de la France de 1595 à 1720, t. II, pp. 139 et suiv.

2. Voyez par exemple l'article de M. BONDOIs, La misère sous Louis XIV, La disette de 1662, dans la Revue d'histoire économique et sociale, 1924, pp. 53-148. A la vérité, la production du blé et sa répartition déterminent en ordre principal les crises de cette époque, qui sont signalées en 1660 à 1663, 1684, 1692-1696, 1698-1699, 1708-1710. Mais il serait intéressant de rechercher dans quelle mesure la restriction monétaire a pu être déterminante à son tour dans la culture du blé.

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