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» il lui ôte la beauté de son visage, qui sont comme les divines » vertus qu'elle ne peut plus pratiquer. Autrefois elle avait des » dégoûts, des peines, mais non des impuissances; ici tout pou» voir lui est ôté. »

Doct. Quel pouvoir, s'il vous plait, lui est ôté?

Direct. N'avez-vous pas entendu ? le pouvoir de pratiquer la vertu.

Doct. Et celui de suivre le vice?

Direct. Il lui demeure sans doute; car le dénoûment de toutes vertus , emporte naturellement la pratique de tout vice.

Doct. Je l'entendais ainsi, et que cette âme se trouvât insensiblement surchargée de péchés.

Direct. De péchés, c'est-à-dire, de choses qui seraient des péchés pour des imparfaits, mais non pour une parfaite abaudonnée.

Doar. Je n'y suis plus , mon père , et je ne vois pas que ce qui est péché en soi, ne le soit pas pour tout le monde. J'ai cru jusqu'à cette heure, que le péché dans les parfaits, causait de l'imperfection, comme il augmente l'imperfection dans les imparfaits.

DIRECT. Vous croyez fort mal ; car comment voulez-vous que le péché ait.prise sur une âme qui n'est plus en soi ni par soi, qui est reculée , qui est abîmée en Dieu par une présence foncière et centrale ? il faut prendre garde à cela (1).

Doct. Expliquez-vous, s'il vous plaît.
DIRECT. « L'âme, monsieur, dans ce bienheureux état d'union

essentielle, qui est la récompense du parfait abandon, se trouve » associée à la sainte Trinité, participe aux attributs divins; elle

a les mêmes ornemens dont le roi est paré, c'est-à-dire , qu'elle » est ornée des perfections de Dieu ; elle entre dans une excel» lente participation de l'immensité de Dieu , notre mer, qui » est l'essence divine. Voilà comme elle s'explique. Elle a en » effet son repos en Dieu. Que dis-je? elle est le repos même, » elle est Dieu (2). Comme il ne peut jamais cesser de se regarder » soi-même , aussi ne cesse-t-il point de regarder cette âme.

(1) L'âme peut sans cesse s'écouler en Dieu, comme dans son terme et son centre, et y être mêlée et transformée sans en ressortir, ainsi qu'un fleuve, qui est une eau sortie de la mer, se trouvant hors de son origine, tâche, par diverses agitations, de se rapprocher, jusques à ce qu'y étant enfin retombé, il se perd et se mélange avec elle. Explication du Cantique des Cantiques.

(2) L'âme étant d'une nature toute spirituelle, elle est très-propre à être unie , mclée et transformée en Dieu. Explication du Cantique des Cantiques.

Ici l'âme ne doit plus faire de distinction de Dieu et d'elle; Dieu est elle , elle est Dieu, Ibidem.

Mon bien-aimé m'a changée en lui-même, en sorte qu'il ne saurait plus me

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Doct. Quoique remplie de péchés ? yous l'avez dit.

Direct. C'est le mystère, mon cher monsieur; cette âme n'est plus, elle a recoulé, vous dis-je, dans l'essence divine , comment voulez-vous qu'elle pèche même en faisant des actions de péché?

Doct. Et moi, je vous répète, cette åme n'est plus; comment peut-elle mériter? comment est-elle digne des hauteurs et des élévations où vous venez de la porter ? Voilà sans mentir un abandon bien payé, pour être aussi aveugle et fait sans aucun discernement de la volonté de Dieu sur elle. On doit voir de terribles effets et d'étranges suites de cette âme qui n'est plus, mais qui est , dites-vous , toute perdue en Dieu. « C'est en effet » une chose horrible, qu’une âme ainsi nue des dons et des » grâces de Dieu. On ne pourrait croire à moins d'expérience, » ce que c'est; mais c'est encore peu. Si elle conservait sa beauté, » il la lui fait perdre, et la fait devenir laide. Jusquès ici l'âme » s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces , faveurs, facilité » au bien ; elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les

austérités, le soin des pauvres , la facilité à aider le prochain; » mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les » lui faut perdre quant à l'usage, car quant à la réalité, il l’im

prime fortement dans l'âme : elle perd la vertu comme vertu , » mais c'est pour la recouvrer toute en Jésus-Christ. Cette âme » dans le commencement de ce degré, a encore quelque figure » de ce qu'elle était autrefois ; il lui reste une certaine imprese » sion secrète et cachée de Dieu ; comme il reste dans un corps » mort une certaine chaleur qui s'éteint peu à peu : cette âme » se présente à l'oraison, à la prière, mais tout cela lui est » bientôt ôté. Il faut perdre toute oraison, tout don de Dieu; » elle ne la perd pas pour une, deux, ou trois années, mais » pour toujours. Toute facilité au bien, toutes vertus lui sont

ôtées; elle reste nue et dépouillée de tout; le monde qui l'es» timait tant autrefois, commence à en avoir horreur; l'âme se » corrompt peu à peu; autrefois c'était des faiblesses , des chutes, » des défaillances; ici c'est une corruption horrible, qui devient » tous les jours plus forte et plus horrible. 0. Dieu! quelle » horreur pour cette âme ! Elle est insensible à la privation » du soleil de justice ; mais de sentir la corruption, c'est ce » qu'elle ne peut souffrir : O Dieu! que ne souffrirait-elle pas

plutôt! C'est cependant un faire le faut; il faut expérimenter

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rejeter. Aussi je ne crains plus d'être séparée de lui. O amour ! Vous ne rejetez plus une telle âme, et l'on peut dire qu'elle est pour toujours confirmée en amour. Le bien-aimé ne voyant rien en son épouse qui ne soit de lui , n'en détourne plus ses regards et son amour, comme il ne peut jamais cesser de se regarder et de s'a er -même. Ibidem, p. 176.

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dorénavant que

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jusqu'au fond ce que l'on est. Mais ce sont peut-être des pé» chés ? Dieu a horreur de moi; mais que faire ? Il faut souffrir; » il n'y a pas de remède. »

Doct. J'écoute, mon père , de toutes mes oreilles ; mais je ne vois point dans tout ce que vous m'avez dit, votre union de l'âme avec Dieu, ni rien même qui en approche , à moins que ce ne soit à l'endroit où elle est insensible à la privation du soleil de justice, c'est-à-dire, à la grâce de Jésus-Christ.

Direct. N'avez-vous pas encore compris, monsieur, que cette bienheureuse âme étant morte par la privation de toutes les vertus, comme nous avons dit, elle a perdu toute vertu propre, et ainsi toute propriété? « Elle n'est donc pure » de la pureté divine ; j'entends pure de la pureté du fond dans

lequel elle est transformée au centre par lequel elle est attirée; » cela est-il si incompréhensible?

» La félicité de l'âme dans cet état, consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher sans se remuer non plus

qu'un mort; à souffrir sa puanteur, et se laisser pourrir dans v toute l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de

quoi éviter la corruption : Non, non, laissez-vous telles que

vous êtes, pauvres âmes , sentez votre puanteur, il faut que » vous la connaissiez , et que vous voyiez le fond infini de cor

ruption qui est en vous : Mettre du. baume et tâcher par

quelque moyen vertueux et bon de couvrir la corruption, et » d'en empêcher l'odeur : Oh! ne le faites pas , vous vous feriez » tort. Dieu vous souffre bien, pourquoi ne vous souffririez

vous pas?
Doct. Cela est-il tiré de votre livre des Torrens ?
Direct. Mot pour mot, monsieur, je ne vous dérobe rien.

Doct. Cet endroit-ci est clair, et défend bien formellement aux âmes souillées de péchés, même les plus sales et les plus honteux, d'appliquer à leurs plaies le baume des vertus, comme de la chasteté, de la continence, de la tempérance.

Direct. Vous frappez au but, et je ne sache pas qu'aucun de nous l'ait encore entendu d'une autre manière. Les mots de corruption, de pourriture, de puanteur, mènent là tout droit. Voyez l'endroit qui suit : « Enfin cette âme commence à ne plus » sentir sa puanteur, à s'y faire, à y demeurer en repos, sans ». espérance d'en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela. »

Doct. Je vous suis : voilà cette âme qui croupit dans son péché.

Direct. C'est alors que commence l'anéantissement.
Doct. Quoi, l'humilité chrétienne?

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»

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Direct. « Non, vraiment, mais la perte de toutes grâces et » de toutes vertus; ne l'oubliez pas. Autrefois en cet état, elle » se faisait horreur; elle n'y pense plus; elle est dans la dernière » misère , jusqu'à n'en avoir plus d'horreur. Autrefois elle

craignait encore la communion, de peur d'infecter Dieu; à présent elle y va comme table, tout naturellement. Doct. » Et sans craindre d'infecter Dieu par ses péchés et ses

ordures, qui ne lui font plus d'horreur, qui ne lui font plus » qucun scrupule , qui ne lui pèsent plus sur la conscience,

auxquels elle serait fâchée de donner la plus petite attention. » Suis-je dans le fait ?

Direct. » Les autres ne la voient plus qu'avec horreur; mais » cela ne lui fait point de peine : elle esť même ravie que Dieu

ne la regarde plus ; qu'il la laisse' dans la pourriture, et qu'il » donne aux autres toutes ses grâces , que les autres soient l'objet » de ses affections, et qu'elle ne cause que de l'horreur. Vou» loir être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un entier is abandon, dans le désespoir même, se donner à lui lorsque » l'on en est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder soi» même lorsque l'on est sur le bord de l'abîme ; c'est ce qui est » très-rare , et qui fait l'abandon parfait. De dire les épreuves

étranges qu'il fait de ces âmes du parfait abandon qui ne lui » résistent en rien, c'est ce qui ne se peut , et ne serait pas com

pris. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne leur laisse pas

une chose qui puisse se nommer ni en Dieu , ni hors de » Dieu »

Doct. Je remarque, mon père, qu'après avoir plongé cette pauvre âme dans le désespoir, dans la corruption, et dans la pourriture , comme si ce ne devait être

que

le commencement de ses souffrances; vous nous parlez d'épreuves si étranges et si inouies qui doivent encore l'exercer, qu'il semble que vous les

par

la défiance où vous êtes qu'elles ne soient pas comprises. Je doute aussi de ma part, que madame et moi devions yous les demander avec plus d'instance; car enfin nous pourrions apprendre des choses abominables.

Direct. Mais, monsieur, faut-il s'expliquer plus clairement sur cette matière? N'est-ce rien vous dire quand on vous dit, que Dieu ne laisse pas à ces âmes l'ombre d'une chose qui se puisse nommer ni en Dieu ni hors de Dieu ? Comprenez, si vous pouvez , l'étendue de ces paroles ; cela est immense.

Doct. Quoi, mon père, plus d'amour de Dieu? plus de crainte de Dieu , et de ses jugemens ? plus de foi, plus d'espérance, plus de vertus , plus de bonnes oeuvres, plus d'humilité, plus

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taisiez

et ces

de continence, plus de chasteté , plus de grâces? Dieu est si bon; il est si miséricordieux : exigerait-il d'une âme un si prodigieux abandonnement ?

Direct. « Lisez, monsieur, nos Torrens; vous y verrez qu'une » âme de ce degré, porte un fond de soumission à toutes les » volontés de Dieu ; de manière qu'elle ne voudrait pas lui rien » refuser : mais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, » et qu'usant des droits qu'il a acquis sur elle, il lui demande » les derniers renoncemens et les plus extrêmes sacrifices; ah! » c'est pour lors, que ses entrailles sont émues, et qu'elle souffre » bien de la peine.

Doct. Je vous l'avoue , mon père, me voilà bien impatient de savoir quels peuvent être ces derniers renoncemens., plus extrêmes sacrifices ; car ce doit être quelque chose de plus fort

que tout le reste qui emporte si aisément le consentement et la soumission de cette âme; s'agirait-il seulement pour cette à me du sacrifice de la virginité, ou en général de la chasteté?

Direct. Oh', monsieur, il n'y a guères d'apparence ; car dans notre Cantique des Cantiques, à propos des lis de la chasteté, il est dit : « Que ceux de l'âme plaisent plus à Dieu que ceux du » corps : » on veut dire que la perte de la propriété, qui est la pureté de l'âme, est plus agréable à Dieu que la continence ou la pureté du corps. Ainsi vous voyez bien, qu'il s'agit ici pour l'âme d'un plus grand sacrifice que celui de la chasteté.

Doct. S'agirait-il pour elle, du renoncement à la grâce de sa justification? Dieu lui demanderait-il pour dernière épreuve , qu'elle consentît à sa réprobation dernière? cela fait de la peine seulement à penser.

Direct. Mais quelle peine?

Doct. Quoi, mon père , qu'elle consentit, cette åme, à être pour toujours privée de la gloire de Dieu ?

Direct. Pourquoi non? et nos Torrens y sont formels. « Cette » âme serait aussi indifférente d'être toute une éternité avec les » démons qu'avec les anges. Les démons lui sont Dieu comme » le reste , et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors » de l'ordre incréé, étant tout, et en tout Dieu , aussi bien dans

un diable que dans un saint, quoique différemment. Je crois que

si une telle âme était conduite en enfer, elle en souffrirait » les douleurs cruelles dans un contentement achevé, non con» tentement causé seulement par la vue du bon plaisir de Dieu, » mais contentement essentiel à cause de la beatitude du fond » transformé, et c'est ce qui fait la beatitude de ces âmes pour is tout état. »

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