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Doct. En vérité, mon père, voilà des choses bien nouvelles, et d'étranges mystères ! il n'y a au monde que vous autres qui puissiez trouver en enfer et dans la compagnie des démons, une beatitude essentielle d'un fond transformé, et le reste que je ne puis expliquer faute de l'entendre.

Direct. Vous entendez peut-être aussi peu les précipices affreux où tombe cette âme par la moindre résistance qu'elle apporte à la volonté de Dieu qui exige d'elle les extrêmes sacrifices; cependant nos Torrens ne parlent d'autre chose. « Combien » êtes-vous jaloux, ô divin époux, que votre amante fasse toutes » vos volontés, puisqu'une simple excuse qui passe si vite, vous » offense si fort? Ne pouviez-vous pas empêcher une épouse si chère, si fidèle , de vous faire cette résistance?

L'époux permet cette faute dans son épouse , afin de la punir, et de la purifier en même temps de l'attache qu'elle avait » à sa pureté et à son innocence, et de la répugnance qu'elle » sentait au dépouillement de sa propre justice. » Et dans un autre 'endroit vous lisez : « Cette amante affligée oubliant ses » blessures, quoiqu'elles saignent encore, ne se souvient plus » de sa perle, elle n'en parle pas même , et quand elle se ver» rail précipitée dans l'abîme , elle n'y ferait point de réflexion. » Celle qu'elle venait de faire par l'appréhension de se salir, lui » a trop coûté, puisqu'elle lui a causé l'absence de son époux; » de sorte qu'instruite par sa disgrâce , elle ne peut plus se re» garder, et quand elle serait aussi affreuse qu'elle est belle , » elle ne pourrait pas y penser.

» Cette âme plus avancée n'est pas si bien établie dans son état » en Dieu, qu'elle ne puisse encore jeter quelques regards sur

elle-même; c'est une infidélité, mais qui est rare , et qui ne » vient que de faiblesse. L'époux a permis que son épouse ait » fait cette légère faute , afin de nous instruire par là du dom» mage que cause la propre réflexion dans les états les plus » avancés. Elle est donc rentrée pour un moment en elle-même » sous les meilleurs prétextes du monde ; c'était pour y voir les » fruits de l'anéantissement, si la vigne fleurissait, si elle avan

çait, si la charité était féconde ; cela ne paraît-il pas juste et » très-raisonnable? »

Doct. Si raisonnable et si juste , mon père, que cette attention sur nous-même, est le principe de toute la conduite chrétienne, et qu'elle nous est expressément recommandée par saint Paul, et après lui, par tous les Peres de l'Eglise.

Direct. « Je le faisais, dit-elle, sans y penser , et sans croire » faire mal, ni déplaire à mon époux; cependant je n'ai pas

plutôt fait cette faute , que mon âme a été troublée

par

mille » et mille réflexions qui roulaient dans ma tête , qui m'allaient » perdre. Cette pauvre âme est obligée après avoir tout perdu » de se perdre elle-même par un entier désespoir de tout; elle » est comme une personne qui n'est plus et qui ne sera plus ja» mais ; elle ne fait ni bien ni mal. »

Doct. Quoi dans un entier désespoir de tout? voilà qui est bien intelligible, mais mon père , songez-vous bien aux dispositions préalables que vous imposez à une pauvre âme pour se rendre digne d'être unie à Dieu , comme de se livrer au démon, de se prostituer dans tous les désordres imaginables, de s'abandonner à toutes sortes d'excès , et de regarder comme une noire infidélité la moindre réflexion salutaire qui lui viendrait sur son état si misérable , et qui pourrait contribuer à l'en faire sortir ? Encore une fois, mon père, parlez-vous sérieusement ? Est-ce un jeu d'esprit ? est-ce un délire ?

Direct. Je vous réponds, monsieur , avec l'incomparable auteur des Torrens : « Ne portez point de compassion à ces âmes, » et laissez-les dans leurs ordures apparentes, qui sont cepen» dant les délices de Dieu , jusqu'à ce que de ces désordres re» naisse une vie nouvelle. » Et un peu après : « Il n'y a point » pour elles de malignité en quoi que ce soit , à cause de l'unité » essentielle qu'elles ont avec Dieu , qui, en concourant avec » les pécheurs , ne contracte rien de leur malice , à cause de sa » pureté essentielle. Ceci est plus réel qu'on ne peut dire , et » cette åme participe à la pureté de Dieu : ou plutôt toute pu» reté propre , qui n'est qu'une impureté grossière , ayant été » anéantie , la seule pureté de Dieu en lui-même subsiste dans

ce néant, mais d'une manière si réelle , que l'âme est dans une » parfaite ignorance du mal, et comme impuissante de le con» naître : ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse toujours dé» choir , mais cela n'arrive guère ici , à cause du profond anéan» tissement où est l'âme , qui ne lui laisse , prenez garde mon

sieur , qui ne lui laisse aucune propriété ; et la seule propriété in peut causer le péché ; car quiconque n'est plus , ne peut plus

pécher. Et cela est si vrai , que les âmes dont je parle ne

peuvent presque jamais se confesser , ne pouvant rien trouver » en elles de vivant, et qui puisse avoir voulu offenser Dieu , » cause de la perte entière de leur volonté en Dieu.

Doct. Si je l'ai bien compris, mon père , il résulte littéralement de toute cette sublime théologie que vous venez de nous étaler , que les impuretés et les souillures du corps font la pureté de l'âme , qui n'a plus alors de vertu propre , et par consé

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quent de propriété ; qu'au contraire la pureté et les autres vertus du corps qui procedent de la propre volonté, font l'impureté de l'âme.

Direct. Hé bien , monsieur, cela n'est-il pas beau? et ou avez-vous rien vu de plus creusé et de mieux imaginé ? « Il y » a alors une séparation si entière et si parfaite des deux par

ties, l'inférieure et la supérieure, qu'elles vivent ensemble

comme étrangères , qui ne se connaissent pas, et les maux » les plus extraordinaires n'empêchent pas la parfaite paix, la

tranquillité, la joie, l'immobilité de la partie supérieure. Voyez ce qu'en disent nos Torrens : « Dans les commencemens Dieu

presse de si près les pauvres sens, qu'il ne leur donne aucune liberté; mais quand les sens sont suffisamment puri» fiés, Dieu qui veut tirer l'âme d'elle-même par un mouvement » tout contraire , permet que les sens s'extrovertissent. »

Doct. S'extrovertir ? voilà un mot bien noir et bien infernal.

DIRECT. Point tant; cela veut dire , s'échappent, se débauchent, se dérèglent, ce qui parait à l'âme une grande impureté. Cependant la chose est de saison , et en faire autrement , c'est se purifier autrement que Dieu veut, et se salir. « Cela

n'empêche pas qu'il ne se fasse des fautes dans cette extro

version'; mais la confusion que l'âme en reçoit , et la fidélité » à en faire usage, fait le fumier où elle pourrit plus vite, et » hâte sa mort. Tout coopère à ceux qui aiment ; c'est aussi ici » où l'on perd entièrement l'estime des créatures : elles vous

regardent avec mépris. Ces âmes (continuons') paraissent des plus commune

ines, parce qu'elles n'ont rien à l'extérieur qui les différencie , qu'une liberté infinie , qui scandalise souvent les » âmes resserrées et rétrécies en elles-mêmes. Les âmes du se

cond ordre , je veux dire les saints et les saintes, paraissent plus grandes que les âmes du troisième ordre, qui sont nos parfaites abandonnées, à ceux qui n'ont pas ce discernement

diyin ; car celles-là arrivent à une perfection éminente , elles is ont des unions admirables : mais cependant ces personnes ne » sont jamais véritablement anéanties , et Dieu ne les tire pas » de leur être propre , pour l'ordinaire , pour les perdre en lui. » Ces âmes font pourtant l'admiration et l'étonnement des

hommes , elles sont les prodiges et les miracles de leur siècle: » Dieu se sert d'elles pour en faire ses saints ; il semble qu'il » prenne plaisir d'accomplir tous leurs désirs. Ces âmes sont » dans une grande mortification ; on les croira dans les mêmes » voies des dernières et plus avancées : elles se servent des » mêmes termes de mort, de perte , d'anéantissement, et il est

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» bien vrai qu'elles meurent en leur manière , qu'elles s'anéan» tissent et se perdent ; elles portent leur perfection où elle » peut aller ; elles sont détachées, elles aiment la pauvreté; ce

pendant elles sont et seront toujours propriétaires de la vertu, » mais d'une manière si délicate', que les seuls yeux divins le » peuvent découvrir. La plupart des saints, dont la vie est si

admirable , ont été conduits par cette voie. Ces âmes sont si chargées de marchandises , que leur marche est fort lente.

Que faut-il donc faire ? Ces âmes ne sortiront-elles jamais de » cette voie? Non, sans un miracle et sans une conduite d'une » direction toute divine , qui les porte à outre-passer toutes ces

gråces. »

Doct. Vous devez être content, mon père, de l'effort que vous venez de faire en faveur de vos âmes du parfait abandon, et de l'union essentielle ; car les voilà au-dessus des martyrs et des confesseurs , des vierges , et de tous les saints que nous invoquons, qui sont nos intercesseurs auprès de Dieu , auxquels l'Eglise consacre des jours et des prières.

Direct. Je n'ai rien dit sur cela qui ne soit extrait fidèlement de notre livre des Torrens , et nous sommes tous d'un même sentiment. Aussi est-il admirable de lire dans nos mêmes Torrens les mystérieuses , sublimes et magnifiques paroles qu'ils emploient pour exprimer l'état de l'âme unie à Dieu dans cette vie, et pour donner l'idée de l'union essentielle , qui est la beatitude : « L'âme , après bien des morts redoublées, expire enfin dans les » bras de l'amour; mais elle n'aperçoit point ces mêmes bras. » Elle n'est pas plutôt expirée , qu'elle perd tout acte de vie, » pour simple et délicat qu'il fût : ici toutes distinctions d'ac» tions sont ötées , n'ayant plus de vertu propre, mais tout » étant Dieu à cette âme.

» L'âme , continue ce sublime livre , l'âme ne se sent plus

ne se voit plus , ne se connaît plus; elle ne voit rien de Dieu, » n'en comprend rien, n'en distingue rien ; il n'y a plus d'a» mour, de lumière, ni de connaissance. »

Doct. Voilà en vérité , mon père, une âme fort illuminée.

Direct. « L'âme, dit tout de suite le même auteur , a perdu » toule volonté : ici l'âme n'en a plus de propre ; et si vous lui » demandiez ce qu'elle veut, elle ne le pourrait dire : elle ne

peut plus choisir; tous ses désirs sont ôtés; parce qu'étant » dans le centre et dans le tout, le coeur perd toute pensée, » tendance et activité; ce torrent n'a plus de pente ni de mou» vement, il est dans le repos et dans la fin. »

Doct. Vous vous laissez insensiblement aller à nous entretenir

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de ce que

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une

du repos et de la félicité de l'autre vie , et vous en parlez même aussi affirmativement que

si vous l'aviez vue. Direct. Je ne parle , monsieur , que

chacun de nous expérimente pendant sa vie , et autant qu'il lui plaît, cela est trivial. « Cette âme , dit-il ailleurs, ne sent pas, n'est pas en

peine de chercher, ni de rien faire ; elle demeure comme » elle est, cela lui suffit : mais que fait-elle ? rien, et toujours » rien. L'âme , dit le Moyen court et facile, ne peut être unie » à Dieu, qu'elle ne soit dans un repos central, et dans la pu» reté de sa création. Et dans notre Cantique des Cantiques : il y

a des personnes qui disent qu'une telle union ne se peut faire

en cette vie ; mais je tiens pour certain qu'elle se peut faire » en celle-ci. Les Torrens enseignent aussi que

c'est

par perte de volonté en Dieu que l'union arrive jusques à un état » de déification, où tout est Dieu, sans savoir que cela est

ainsi : l'âme est établie par cet état dans son bien souverain , » sans changement ; elle est dans la beatitude foncière, où rien

ne peut traverser ce bonheur parfait , lorsqu'il est par cet état » permanent : Dieu donne l'état d'une manière permanente , y » établit l'âme pour toujours. » Mais voulez-vous rien voir de plus précis et en même temps de plus glorieux pour cette âme du parfait abandon ? C'est dans l'explication de notre Cantique des Cantiques, retenez ces paroles-ci : « L'âme ne doit plus » faire de distinction de Dieu et d'elle : Dieu est elle , et elle est » Dieu. »

Doct. Vraiment, mon père, elles sont d'une nature à ne pouvoir pas sortir de la mémoire; et, comme je l'espère, madame qui l'a si excellente , ne les oubliera pas.

Pénit. Je compte bien, mon frère , de ne les pas oublier ; mais souvenez-vous aussi que nous sommes entrés ici à près de quatre heures ; le révérend père á parlé long-temps, et a besoin

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de repos.

Doct. Je ne saurais me repentir sérieusement des peines que je lui ai attirées, quand je lui dois des découvertes qu'il m'a fait faire sur l'union essentielle, dont j'avoue que je n'avais eu jusqu'à présent qu'une connaissance assez imparfaite ; et véritablement il

у

a des notions sur cette matière qui ne se peuvent pas deviner.

Direct. Oui, oui, il y a quelque chose d'abstrait, d'impliqué, et qui n'entre pas d'abord sous les sens. Les choses fort mystiques sont comme cela.

Doct. Je ne vous quitte pas au reste , mon révérend père , de la conversation que vous m'avez promise sur l'amour de Dieu;

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