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cette crise, à travers quelques reflets de gloire, ne sera rangée ni plus haut ni plus bas que les troubles des Bourguignons, la Ligue et tant d'autres événements qui suspendirent les grandeurs et les prospérités de notre pays. Nous sommes tous les fils d'une génération qui a pris une part active à la révolution française : nos pères furent ou royalistes ou jacobins ; les uns ont été dépouillés de leurs vieux héritages ; les autres les ont acquis; quelques-uns ont trouvé des blasons de hasard ; d'autres ont été longtemps forcés de porter dans l'exil celui de leurs ancêtres, de manière que tous mêlés par intérêt, par opinion, par souvenir au temps de la révolution française, nous la jugeons sur notre fortune ou nos malheurs.

Nos amours-propres y sont intéressés. Quelle est la génération qui ne veut pas avoir fait des œuvres de géant! Lorsque quelques siècles auront passé sur tout cela, et que nos livres, s'il en survit quelquesuns, seront consultés comme Juvénal des Ursins, le chroniqueur de Saint-Denis, pour les troubles des Armagnacs, ou bien comme les Mémoires de la Ligue, sur les guerres religieuses : alors il y aura bien des mécomptes pour nos orgueils, bien des choses et des hommes qui se rapetisseront; tel qui se pose aujourd'hui en héros impérissable, ou tel nom qu’on place comme une grandeur historique, ne sera ni plus ni moins que l'égal des bouchers Tribert ou Caboche, des halles de Paris. Ainsi les temps marchent et font justice des vanités.

J'ai toujours trouvé peu d'importance à décrire les faits sanglants de la grande émeute de 1789, tant de fois répétés aux annales de la révolution française, et la seule période qui m'a paru grandiose dans le règne de Louis XVI, celle qui pourtant était négligée, c'est l'époque où la volonté sérieuse du roi, libre, spontanée, s'est manifestée dans les conditions de la majesté souveraine, c'est-à-dire depuis l'avénement de 1774, jusqu'aux premiers symptômes de la révolution française, qui datent de 1788.

Rien de plus élevé que ce temps sous le point de vue des doctrines administratives dont on fait honneur à l'époque consulaire : le corps des intendants sous M. de Trudaine est admirable ; la marine, les affaires étrangères, les travaux publics reçoivent une impulsion merveilleuse ; il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les rapports ministériels de MM. de Vergennes, de Sartines et de Castries, presque tous corrigés de la main du roi,

neutres pour

et de suivre cette énorme masse d'idées que ce temps jeta au monde.

Il y a chez Louis XVI un sentiment qui domine tous les autres, c'est l'esprit national poussé presque à l'exaltation; et ce patriotisme éclate dans cette antipathie violente contre les meurs et les usages,

la prospérité et la grandeur de l'Angleterre. C'est par haine contre les Anglais que Louis XVI émancipe les États-Unis, soulève les populations de l'Indoustan sous Hider-Aly et Tippoo-Saëb; et par la main de M. de Vergennes, il prépare cette alliance des

le respect des pavillons sous la protection de Catherine II. La guerre d'Amérique présente le couronnement de la pensée du roi contre les Anglais ; nos flottes partout luttent vigoureusement d'égales à égales avec eux. Les nobles noms du comte d'Estaing, de La Motte-Picquet, du bailli de Suffren brillent d'un éclat immense dans les annales de la marine de France ; et la paix de 1783 est si glorieuse qu'au parlement anglais on la dénonce comme un acte de faiblesse et de trahison ministérielle.

Au point de vue diplomatique, Louis XVI est un des rois les plus remarquables ; comme tous les monarques de la maison de Bourbon, il a goût pour les affaires extérieures; il veut donner des nouvelles colonies à la France, et avec ces colonies la Belgique, comme Louis XIV avait donné cinq provinces, et Louis XV, la Lorraine et la Corse. Ainsi dans cette histoire de France, chaque règne a sa tâche, chaque roi sa mission.

Pour l'administration intérieure Louis XVI est aussi fécond, aussi actif que Louis XV", le véritable roi des travaux publics. Les intendances sont régularisées; le ministère de M. Turgot l'entraîne trop loin dans les idées économistes, le roi tempère cet esprit novateur par la sagacité de ses vues; il réalise sans bruit les améliorations les plus avancées, telle que

l'abolition de la corvée et de la question en matière criminelle. Et tout cela, il le conçoit luimême et donne l'initiative à tout ce qui est bien; la plupart des édits sont écrits de sa main, et les motifs sont son æuvre. Quelques hommes studieux à Paris possèdent des masses d'autographes de Louis XVI, qui constatent sa sollicitude pour tous les services ?. Le roi corrige tous les projets, y ajoute des annotations de sa main; toujours ses

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Voyez mon Louis XV, et la Société au xvue siècle. * Je veux parler des collections précieuses de M. Feuillet, sousdirecteur aux affaires étrangères, et de M. Lalande, secrétaire de

remarques sont justes, ses réflexions modérées , avec la convenance qui convient à la position et à la dignité d'un grand État.

Louis XVI fut fatalement placé sous l'empire de quelques idées qui dominaient alors la société, et qui ne le laissèrent pas entièrement libre dans la majesté de ses pensées. Le xviue siècle est sous le charme des encyclopédistes et des économistes ; souvent les pouvoirs se plient à des systèmes qui ne sont pas les leurs, et alors, comme le tempérament des hommes, ils subissent l'influence des temps et des saisons.

Il résultera de ce livre, je l'espère, une conséquence, c'est que Louis XVI ne fut pas seulement un bon roi, mais un grand roi, pour la partie importante des affaires, c'est-à-dire la diplomatie et le développement des forces nationales. Il avait hérité des tradițions de ses ancêtres qui tous aimant la France avec passion, avaient chacun apporté un contingent à la grandeur du pays. Ceux qui ont tué le malheureux Louis XVI, ont depuis bien voulu reconnaître que c'était un monarque à

la présidence de la chambre des pairs. Hélas ! pourquoi faut-il que des malheurs privés aient dispersé cette belle et dernière colleclion de M. L.lande.

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